‹ Pierre PugétChapitre 19 sur 232 · OUVRIER ET PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

OUVRIER ET PHILOSOPHE

doit s'interdire de telles licences. Seulement, répétons-le encore une fois, et ne l'oublions jamais si nous voulons comprendre l'artiste dont il s'agil, Puget n'était ni un peintre ni un sculpteur. C'était un merveilleux ouvrier, doublé d'un philosophe. Il n'entendait rien aux lois spéciales de tel ou tel art, au style, à la ligne, à la couleur; mais il sentait puissamment la vie, il la sentait surtout par la douleur morale, et, comme il possédait de science certaine les éléments physiologiques du corps humain, il se servait de ces éléments pour l'expression de la vie. Un homme moins passionné, mieux formé par l'éducation, et plus spécialement sculpteur, se préoccupe davantage du coup d'œil ; il combine les lignes de sa statue de façon à produire un accord plastique parfait, dût l'enveloppe emporter le fond, et la vie s'exprimer seulement par le repos. C'est le triomphe de la sculpture tranquille, qui place son point de départ dans la forme extérieure. Puget plaçait son point de départ à la source môme de la vie, il allait du dedans au dehors. Sur l'idéal de passion qu'il rêvait, il jelait l'attirail du corps, exactement modelé d'après le drame intérieur. Et ce qu'il voyait dans le corps, ce n'était pas une enveloppe de formes et de lignes, mais un tissu de muscles et de nerfs, la peau même avec son épidémie rugueux ou luisant. Passion d'une pari, nialière de l'aulre, voilà tout Puget, sans les raffinements

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inloriîîédiaires que rexpériciiice do l'art a créés pour fondre l'clcincnl moral et rélément physique, en les épurant, si l'on veut, en les tempérant, c'està-dire en les ramenant, l'un de la passion à l'idée, l'autre de la matière à la forme.

Je ne défends pas Puget, je cherche à me l'cxj)liqucr et à l'explirpier au lecteur. Or, plus je l'étudié, plus je l'aperçois grand par le sentiment, grand par l'exécution; mais, entre ces deux points extrêmes du génie, laissant béante une lacune que ses défauts ne comblent pas. Cette lacune, j'hésite à l'en rendre absolument responsable. Elle tient à d'autres causes qu'à un vice d'organisation. Après tout, Puget comprend la sculpture comme Michel- Ange , comme Donatello , comme Sansovino et comme le moyen âge tout entier l'a comprise , c'est-à-dire comme l'antiquité grecque ne la comprenait pas. 11 y voit, non pas l'image de la beauté physique, mais le miroir de la vie morale, soit qu'elle se traduise })ar le sentiment où par le caractère. La lacune que je signale ne serait donc que l'entaille profonde faite à l'art de la statuaire par l'esprit des temps modernes. La dignité de l'homme intérieur révélée impose à l'art une loi nouvelle. C'est cette loi qui, depuis l'avènement du christianisme, a préoccupé, à leur insu peut-être, tous les grands sculpteurs, et Puget lui-même, sans recevoir d'aucun d'eux sa formule juste et complète.

Le sentiment chrétien se développe et se précise dans la Conception de l'Albergo. Pour la première fois le sculpteur se trouvait aux prises avec un type de femme, et quel type ! celui qui résume le mieux les tendresses intînies apportées au monde par le christianisme. Que dis-je, })einlre! il avait déjà touché à cette figure d'un idéal si nouveau; il avait représenté l'Annonciation, la Vierge mère, la Fuite en Egypte, en un mot les faits humains de la vie de Marie. Mais ici, c'est ce qu'il y a de plus délicat dans le plus délicat des types de femmes, c'est a pureté divinisée au ciel, le mystère le plus suave et en même temps le plus subtil de la religion qu'il fallait exprimer avec les rudesses du marbre. Essayez d'appliquer à un tel sujet les lois de la statuaire antique. Le mysticisme les défie. Puget, qui ne s'en souciait nullement, puisa dans son Ame croyante le sentiment intime du sujet, et il l'enveloppa de toutes les délicatesses auxquelles sa main savait plier la matière la plus dure et la plus rebelle. Il en résulte une œuvre singulièrement jeune, chaste et émue. La Vierge, au milieu des nuages, s'élève, portée par

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les anges, vers eehii (jui la choisie. Son visage regarde an ciel, comme ébloui. Mais, à côté des joies de l'amonr divin et du saisissement de l'humilité, on y lit, exprimé par des nuanc(!S, le ])ressenliment des douleurs futures. Aussi ses mains semblent chercher la terre, pour ressaisir le point (rapj)ui (pii lui échajtpe, et peut-être aussi le calme bonheur qu'elle a perdu. Quant aux anges, on les croirait muets, tant leur action s'edace. L'un adore le mystère qu'il voit s'accomplir, l'autre l'adore sans le voir, car, tandis qu'il place sur sa tête un des pieds de la Vierge, il cache son visage dans les replis d'un nuage. Est-ce pudeur? est-ce amour? On n'imagine pas ce que ce sentiment non défini ajoute de charme rêveur à une œuvre déjà si délicatement nuancée. D'aucuns ont dit que le marbre avait fait défaut au sculpteur. J'aime mieux croire, après de tels efforts d'expression , à un aveu d'impuissance, comme lorsque Timante cacha sous un voile le visage d'Agamemnon.

Telle est la Conceptiim de l'Albergo, un groupe d'une suavité pénétrante, dont les lignes montent en douce spirale, quelque chose de léger et d'aérien, un soupir mystique saisi au vol à mi-chemin de la terre et du ciel. Lorsque le pieux fondateur de l'Albergo , Emmanuel Brignole, allait visiter Puget dans son atelier pour juger des |r ogres du travail, il lui arriva plus d'une fois, di:.ent les historiens,

de s'agenouiller pieusement devant l'œuvre divine qu'il voyait sortir de ses mains.

La critique n'a rien de mieux à faire. Discuter devient inutile. De toutes les lois de la statuaire violées, de toutes les règles foulées aux pieds résulte un chef-d'œuvre que l'antiquité païenne eût désavoué peut-être, mais que nous sommes bien forcés d'accepler, d'abord parce qu'il répond à un sentiment qui est encore le nôtre, et ensuite parce qu'il s'impose avec le prestige d'un objet d'art admirablement travaillé. Ne vaudrait-il pas mieux que cette Conception fût peinte, au lieu d'être sculptée, qu'elle fût en ivoire au lieu d'être en marbre? Peu importe. L'œuvre est là, elle est en marbi'c, et elle est exquiee.

Remarquons cependant que l'exécution n'appartient pas tout entière à Pugel, pas plus, croyonsnous, que celle d'aucune de ses œuvres. J'ai déjà nommé Christophe Veirier. Cet habile sculpteur, neveu de Pugct et son élève de prédilection, l'avait suivi à Gènes. 11 ne remplissait pas seulement auprès du maître le rôle de praticien, il lui prêtait une collaboration plus directe et plus suivie. On en a la preuve pour divers ouvrages dont j'aurai à parler. Il est probable qu'il mit la main au Saint Sébastien et au Saint Ambroise. Quant à la Conception, ccsl Puget lui-même qui nous apj)rend le fait dans une lettre dont je ne puis malheureusement citer qu'un fragment d'après un catalogue de vente :

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« Toulon, la fcurii.r IGOS.

«... L'ordre riiic je rcscu de la part du roi pour me l'andre à Tollon feu cause que je laissa le liauail de la figure de la Concci)lioii Nostrc Dame ne pouuant faiie aulreuicnl de quoi jan hcut bien du dcsplaisir; mais pour supler a ce défaut, j'ordonna a mes ouvriers de continuer à m'est baucher seste figure dapres le modelle que je laissa et de finir aucune chosse corne toutes les drapoiries »

Gênes possède de Puget une autre statue contemporaine de la Conception, une Vierge mère, moins importante assurément, mais encore intéressante à connaître. Il la fit pour les Carega, et elle n'a pas quitté le palais de ces seigneurs, devenu aujourd'hui la propriété de la famille Cataldi. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu l'y découvrir, après plusieurs visites sans résultat. Enfin, un valet, gagné par des arguments irrésistibles, consentit à me montrer la chapelle domestique du palais où cette Vierge se cache à tous les yeux. Il me conduisit dans une salle à manger, il ouvrit les portes d'une sorte d'alcôve fermée, et je me trouvai en présence d'une statue de grandeur quasi-naturelle, posée à ras du sol au milieu de vases de fleurs. La Vierge mère est représentée assise, drapée d'un ample manteau : le divin Bambino, à cheval sur ses genoux, se retourne Vers elle et de sa petite main caresse le menton maternel. La grâce de ce geste familier, la vivacité de mouvement qu'il imprime au corps, la morbidesse des chairs potelées de l'enfant, méritent qu'on

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