‹ Pierre PugétChapitre 24 sur 232 · FACHEUSE AVENTURE · texte numérisé non relu

FACHEUSE AVENTURE

qiics de la chapelle de Saint-Louis ont été peintes par Domenico Piola, le jneillcur ami de ce Valérie Castelli que Pugetadmirait si fort, et les deux anges qui supportent le cartouche aux armes de France sont l'œuvre d'un Français, Honoré Pelle, sculpteur médiocre, dont le meilleur titre de gloire aura été cette protection passagère d'un homme de génie.

Rien ne manquait donc au bonheur du grand artiste, jusqu'alors le jouet d'une capricieuse destinée. Quand on ne saurait pas tous les avantages de sa position nouvelle, il suflirait de regarder ses œuvres : elles parlent assez haut. L'auteur de la Conception et de la Vierge de Carega ne pouvait être qu'un homme heureux. MaisPuget au repos eût Uni par se mentir à lui-même. Tandis que l'artiste s'abandonnait à ces délices de Capoue, une misérable aventure, réveillant en sursaut le caractère mal endormi de l'homme, allait lui ouvrir un nouvel avenir de luttes et de tourments.

On était en 1667. Déjà le modèle en terre de la troisième statue de Carignan se dressait sur la table de l'atelier, et Dieu sait tout ce que Puget eût trouvé dans son cœur de chrétien et de Provençal pour re})résenter dignement l'illustre pénitente Madeleine, la patronne de la Provence. Un soir (ju'il était sorti avec son épée, au mé])ris d'un règlement de police qui défendait de porter des armes après le coucher du soleil, il fut rencontré par des

U l'IEllIlK l'UGET.

sbires el comliiileii prison. — En prison un homme comme lui ! — Vile il dépêche un exprès à son prolccleur Sauli. Soil paresse, soit cnijKk-hemenl matériel, celui-ci m; bouge ])as et remet au lendemain les démarches nécessaires pour rendre la liberté à son protégé. Puget passa donc la nuit en prison. Nuit de tempêtes. Le matin venu, quand on lui ouvrit les portes, il courut à son alelier, saisit un marteau et brisa à grands coups le modèle de la Madeleine.

Voilcà l'homme, avec son cœur haut et sa fierté ombrageuse. Chez lui, l'art n'a rien étouffé, rien émoussé. Là où le caractère et le génie sont enjeu, toujours le génie fléchira sous le caractère.

Bougerel, en rajiportant celte anecdote d'après des papiers domestiques, l'a singulièrement enjolivée. C'est à minuit que Puget sort, pour porter des lettres à la poste! Ce n'est pas seulement son protecteur Sauli qu'il fait avertir, c'est Brignole, Doria, Spinola, Lomellini, tout le conseil de la sérénissime république : pourquoi pas le doge lui-même? Et tous d'accourir et de présenter leurs excuses, ce qui n'empêche pas l'artiste de donner cours à sa colère. Lorsque Puget racontait l'aventure, il devait la raconter ainsi : personne n'a plus aucun tort, tout retombe sur les sbires. La version beaucoup plus simple de Uatti me paraît préférable. L'historien génois se trouvait à la source. Mais Piatti se trompe,

DÉPAUT DE GÊNES. 95

quand il ajoute qucPuget quitta Gênes aussitôt pour n'y remettre jamais les pieds.

Il est certain que le lien qui retenait l'artiste à Gênes fut dès ce moment rompu. L'ingrat Sauli ne méritait pas que moussu Puget continuât à travailler pour lui. Or, le grand travail de Carignan laissé de côté, il ne restait plus à Puget que des ouvrages secondaires ou des promesses hypothétiques. D'ailleurs la façon violente dont il venait de briser son contrat n'était pas de nature à lui rallier d'autres patrons. Enfin, lui-même comprit la leçon que lui infligeait le sort ciuol. Un moment exalté par les adulations de l'amour-propre, il avait pu croire le génie l'égal de la richesse. Il retombait de son haut. Dès lors, il fallait partir.

Mais notre homme n'était plus à l'âge des coups de tcte. Il avait pu céder au premier transport d'un ressentiment qu'il croyait légitime. Sa résolution prise, il s'occupa de lexécuter avec la prudence d'un père de famille, trop sage })our ne pas s'assurer un terrain ferme avant de quitter celui qui manquait sous ses pieds. Naturellement c'est vers sa patrie qu'il tourna les yeux. Il écrivit à Marseille, et fit SCS offres de service, non point en qualité de sculpteur, mais en qualité d'architecte. N'availil pas derrière lui ses travaux de rAlbergo et ses projets pour l'Annunziala et pour Carignan? Voici la réponse qu'il reçut des échevins marseillais :

Ofi ['IKHIiK l'Iir.KT.

A M. rUGET, AHCIIiïliCTE, A G EN ES

Lfi 9"jiiillcl lOGT.

Mr nous avons rcccu la vostro du 'ii" juin dcrnifr, à lafjticllo ne iiouvons pas répondre posilivcnienl, attendu Tahscnce de deux de nos M" col!(>gues et la maladie de vostre frerc. Nous ne refusons pas vostre eivillitc de nous ol)lif,'cr beaucoup puisque vouliez fcire ce trauail avec affection comme bon patriote. Comme nos messieurs seront ici et vostre frère sur pied, nous vous donnerons raison sur tout, et vous assurerons comme nous fezons a présent, que sommes, etc.

Uiiul élail ce Iravail (jiic Piigel voulait l'iiifc par affection pour sa patrie? On peut choisir, car Marseille entrait alors dans une période de transformation. Mais d'abord il s'agissait de construire un hôtel de ville, et, quelque lenips auparavant, les échevins avaient écrit à des marchands génois afin de se procurer le marbre nécessaire. Puiict, qui avait eu vent de l'affaire, offrait sans doute de s'en charger. Tout en procurant les marbres, il les taillerait en colonnes, en chapiteaux et même en statues. Puis la pensée lui vint de fournir l'édifice. Et pourquoi ne se serait-il pas regardé comme le directeur nécessaire de tous les embellissements projetés ? Malgré la tiédeur de la réponse des échevins, il partit donc, bien assuré qu'une fois sur les lieux, nul ne saurait mieux le faire valoir que luimême.

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