PHEMIÉHE PARTIE PUGET PEI.MRE
A quelque distance de Marseille, sur les bords de la Méditerranée, s'étend un large vallon, abrité de trois côtés par une ceinture de collines, ouvert seulement au midi du côté de la mer, qui vient baigner ses falaises escarpées et ses plages mollement arrondies. A part deux hameaux, qui portent tous deux le nom deSéon, l'on n'y voit, au milieu des vignes et des figuiers, que des habitations isolées, et la plupart sont des fabriques vouées toutes à la même industrie. La couleur du sol jndique la nature de cette industiie. Une ai'gile rougeàtre s'y
2 i'IblHUt; l'UGtî.
reiiconlre presque à la surface en cuuclies épaisses. Aussi chaque maison a son aire, oij s'alignent, pour sécher au soleil, les briques, les tuiles, les poteries communes, et, depuis le Chàteau-Follet jusqu'à la Mirabelle (une ferme de Mirabeau), la fumée des fours se répand en nuages sur la campagne.
C'est dans ce vallon, berceau prédestiné d'un sculpteur, qu'une tradition ])opulaire place la naissance de Pierre Puget. Rien n'établit qu'il soit né ailleurs. En vain, pour découvrir son acte de naissance, a-t-on fouillé les registres des anciennes paroisses de Marseille. Les registres, à peu près complets et assez bien tenus , n'ont rien révélé ni à nous, ni à personne. En désespoir de cause, on a cherché à Toulon , comme si l'auteur du Milan n'avait pas signé son œuvre : u Puget Massiliensis.» De celle absence d'un acte authentique, il faut conclure seulement que Puget est né, non pas dans la ville de Marseille, mais à ses portes, dans une banlieue où les actes de baptême, recueillis par quelque prieur de couvent, formaient à la longue un cahier annexe des registres paroissiaux, probablement égaré aujourd'hui. Le testament de Puget vient à l'appui de la tradition. Il y est parlé de vergers qu'un membre de la famille, André Puget, voulait vendre à un sieur Gibert, dit Chàteau-Follet, et que le testateur a retenus par « droit linager, » comme ini bien ))alrimonial qui ne. devait pas surtii- de la
1>\1I. i;r LIEU DE >.\lSSAiNCE. 5
(aiiiillo. Euliii, dans ce même qiuirlier tic Cliàlcau- Follcl, ou l'Estaquc, il existe encore des potiers du nom dePugel, d'autres du nom de Blanc, tous parents entre eux, et se disant également descendants de la ligue collatérale. Bien plus , la tradition a conservé à une l'abrique en ruines le nom de maison de Puget.
La date de la naissance ne repose aussi (|ue sur des présomptions. Puget , écrivant à Louvois le 20 octobre 1685, lui apprend (ju'il est dans sa soixantième année, ce qui le ferait naître en 10'25. D'autre part, l'acte de décès , en date du '2 décembre 1694, le dit âgé d'environ soixante-dix ans : deux assertions également vagues. Voici qu i est plus précis. Le pèreBongerel, qui écrivait presque sous la dictée de Paul Puget, petit-tils du sculpteur, dit en propres termes : « Pierre Puget, dont j'écris la vie, naquit à Marseille le dernier d'octobre 162'2. »
En l'absence d un aele authentique, il laul donc s'en tenir aux probabilités. Elles sont toutes en laveur de Bougerel et de la tradition populaire. Pouinous, Pierre Puget est né le 51 octobre 162'2. Il est né aux portes de Marseille, dans le vallon de Séon, sur un sol de terre glaise, en face de lamei-. Tout enfant, il a })u jouer avec l'argile qu'il ramassait sous ses pieds. Tout enfant, il a [)u se nourrir du spectacle de l'infini, ticvaiil ccde nier qu'il devai'
i l'IEHIlK riGET.
peupler (le vaisseaux magnifiques. Les grands hommes oui Ions leur légende. Pugel a la sienne, j)ieusenienl eonservée parmi ces poliers doni nous parlions loul à l'heure. Ils raconlenl qu'on surpienail le pelit Pierre couché sur le dos au milieu des champs, suivant du regard le vol des oiseaux dans les airs, el qu'un joui'(pi'il avait vu planer un aigle, il n'eut pas de repos (pi'il n'en eut fail en lerre une grossière image.
Un peu de poésie ne gale rien aulour d'un berceau, et ici cette humble poésie est d'accord avec la vérilé. Dans son testament, il est vrai, ainsi que dans un acte de fondation , antérieur de dix-huit mois, l'artiste septuagénaire se qualifie « noble Pierre de Puget, » fils de « noble Simon de Puget, » pèie de « noble François de Puget, » et grand-père de « noble Paul de Puget. » Mais ces actes, les seuls qu'il ait pu dicter, sont aussi les seuls cjui l'anoblissent. Parlout ailleurs, quand il traite avec les échevins de Marseille ou les intendants de Toulon, il est monsieur Puget tout court, et, dans ce lestament même, lui, si prodigue du f/e envers son père et ses entants, il n'en a plus pour son frère Gaspard ni pour le cousin André. Cependant cette vanité tardive d'un grand homme qui s'était senti bien petil à Versailles, écrasé sous les talons rouges, Icnta ses héritiers. On bâtit une sorte de généalogie d'après laquelle l'auteur de la famille aurait été un
LA .NOBLESSE DK l'CGET. 5
certain Hiiguos do Pnget , employé à la roiir des comtes de Provence, et le consciencieux Emeric David ne craignit pas de se foire l'écho d'une prétention dont Bougerel ne souffle pas mot, bien qu'il écrivît sous l'inspiration du soi-disant « noble Paul de Puget. » Il pouvait être intéressant pour les lecteurs de la Biographie Michaud de reconnaître en Puget un gentilhomme. Aujourd'hui le fait a singulièrement perdu de son importance. Mieux que tous les hasards de la naissance , le génie a doté' Puget d'une noblesse incontestable.
La même illusion a transformé le père, Simon Puget, en un artiste, sculpteur et architecte. Le fait est qu'il était maçon, et au besoin tailleur de pierre : les actes ne lui donnent pas d'autre titre, et lui-même ne songea à faire de ses deux fils aînés qu'un maçon et un tailleur de pierre. Sans doute ces dénominations comportent une certaine extension. Gaspard Puget, le second fils, a exécuté quelques figures pour les fontaines publiques de Toulon. Mais les délibérations du conseil de la commune qui nous font connaître ces travaux, le désignent quatre fois comme maître tailleur de pierre, et deux fois seulement comme « esculteur. » Jean, l'aîné des trois, est toujours et partout un maître maçon. Quant au père, le noble Simon, attendu qu'on ne cite ni une statue, ni un édifice auxquels il ait attaché son nom, il nous est impossible de
(1 i'iini;i: i-riiKT.
lui accoi'di'i' , .ivre lldiigon'l , Kmoric David, cl îuHi quanti^ le liliv do sculploiir cl d'architeclo. Uno fois SOS fils aînés pourvus d(! sa survivance, Simon fut assez embarrasse du Iroisième. Les deux picniiers avaicnl clioisi la })ierre. Il uc l'oslail à celui-ci que le bois. Le voisina^»' de la luci' a\ail peut-être df'veloppé cbez lui des instincts particuliers. En jouant an milieu des barques de p«kheurs, il rovail d'en fabiiquer lui-même. On le mil en apprentissage, dès l'Age de (piatorze ans, clu'z un maître ouvrier nommé Roman, qui cousli'iiisail des galères, et, par force, y sculptai I parfois (pielques ornements. Mais ici nous devons laisser la parole à l'ami de Puget, le sculpteur De Dieu, Mieux que personne il va nous raconter, dans son style naïf, les seuls détails que l'on connaisse sur les commencements du grand sculpteiu-.
Je conionseray a parler do so que j'ay peu apprcuflro de l;i vie de feu l'illustre Pierre Puget, descendent.de Tillustre famille de se nom, Taient apris de luy mesme, dans le temps qu'il séjourna a Paris pour ses affaires pendant sept ou liuirt mois, que j'en l'honneur de le loger clies nioy avec madame son espouse qui estoil une sainte femme, aient set avantage de le posséder et d'avoir des eonversalions ensemlile. Eu parlicnllier ma curiositté m'obligea de lui demander de (|uelli' manière il avoil comensé l'art de la sculptme. 11 me respoudit qu'ils estoieni trois fraires, et que son inclination le porta a cest ait, et que son père faute de grandsliiens l'obligea pour trois ou quatre ans au maistre sculpteur des galères ipii n'cstoit pas fort abille boninie: ci corne mondif sienr Puget esloit un honniie très sinsère e( d'une grande IVandiisr, il me dil sinsèrenient qu'au bout de (roi> mois son maistre n'\ ]muvoil plus rien montrer, en sorte ((u'i! Iiiv laissdii (aire l'ouvrage à sa volonté