PUGET DÉCORATEUR DE VAISSEAUX
les vaisseaux que je viens de- décrire se rapportent à trois modèles différents : le premier, représenté par le Monarque; le second, par la Thérèse Royale, la Madame, V Ile-de-France, la Trompeuse, la Bouffonne ; le troisième, par le Paris et le Sceptre; vient enfin le Rubis, qui marque une quatrième transformation. Jusqu'alors Puget a peu à peu réduit le nombre des figures en ronde bosse ; dans le RubiSf il les supprime tout à fait. L'architecture et l'ornement ont seuls fourni les éléments de la façade, très-riche encore et très-vivante, qui décore la poupe du Rubis. Ainsi, ces dessins marquent les étapes parcourues par le génie de Puget, depuis le Monarque, où ce génie éclate et s'étale sans entraves aux applaudissements de d'Infreville et de Colbert lui-même, jusqu'au Rubis, où ce génie étouffé ne bat plus que d'une aile, à la grande satisfaction du même Colbert, et pour la plus grande gloire de l'anglomanie administrative.
Maintenant, quelle est, dans ce système de décoration navale, la part d'invention de Puget? A dire vrai , elle me . paraît assez mince. Entre les poupes de Le Brun et de Girardon et celles de Puget, je ne vois qu'une question de personnes, c'est-à-dire de génie. Puget n'a rien inventé, il a reçu des mains de ses prédécesseurs un système déjà complet ; il l'a retouché, il l'a amplifié ou réduit, selon les exigences du moment, mais il no Ta pas
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créé. Tout au jtlus a-t-il iiinov(' dans f|ueiq(ios détails, par exemple en couvrant les galeries qu'on laissait jusqu'alors découvertes. Sa grande innovation, c'est la vie donnée à ce décor allégorique. Chez Le Brun et chez Girardon, l'allégorie, savante et compassée, sent toujours un peu l'ennui. Ce sont gens imbus du respect des règles et qui portent en pleine mer l'esprit académique. Avec Puget,rien de pareil. L'Académie, il voudrait bien en être, mais il ne sait ce que c'est. Les règles, il se les fait à luimême ; sa science a surtout pour base l'expérience personnelle. Il connaît la mer, il l'aime ; et, comme un nageur se sent frémir d'aise à l'aspect d'une plage, lui aussi tressaille de plaisir devant un vaisseau qui l'appelle, son imagination s'échauffe, bercée par le mouvement du navire ; et de ses mains d'ouvrier sort une œuvre toujours jeune, toujours animée, toujours poétique et amusante.
J'insiste sur ces deux points : la science de Puget est une science individuelle; l'art de Puget est un art vivant qui étonne, qui déconcerte, qui blesse parfois le goût, mais qui n'ennuie jamais. Et voilà toute son originalité dans cet art de la décoration navale qu'il n'a pas créé, mais qu'il a fait sien, parce qu'il l'a fait vivre.