‹ Pierre PugétChapitre 50 sur 232 · L'ARSENAL DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

L'ARSENAL DE MARSEILLE

Et l'archivaire, qui a transcrit cette lettre sur le registre des copies, ajoute en marge : — « Autre sur le mesme suieci au sieur Puget. » De plus, la correspondance de d'Infreville atteste que l'intendant de Marseille, Arnoul, joignit ses instances à celles deséchevins.

Cette fois, Puget ne se lit pas attendre. Il accourut, flaité de la confiance de ses concitoyens, et prêt à y répondre royalement. On pense jusqu'où pouvait s'échapper l'imagination d'un tel homme, quand rien ne lui tenait la bride. Pendant plus d'un mois, dans les loisirs que lui laissait l'arsenal de Toulon, il s'épuisa en inventions grandioses. Vers le milieu d'octobre, il revint à Marseille avec un « dessein merveilleux » (ce sont les expressions de d'Infreville), si merveilleux, que le duc de Vendôme l'adopta d'enthousiasme et l'envoya à Paris. De leur côté, les échevins comptèrent à l'artiste une somme de 1,000 livres pour « ses payncs, travaux et frais de plusieurs voyages. »

En même temps, ainsi que je l'ai dit, Arnoul le consultait pour l'arsenal des galères. On ne pouvait, en effet, songera embellir Marseille sans lui donner un arsenal dignede ses nouvelles splendeurs. Quelques extraits des lettres de l'intendant des galères à Colbert, publiées par M. Jal, en diront plus sur ce sujet que les plus longs commentaires.

14 AOU.ST 1608. — Quant à rarsoiial, aiiikiiaiU piùs, il sera en

1f)G PIERRE PUGET.

eslal; lequel deiianl j'aurois bien voulu ne poinl faire que li' Roy ou vous ne l'eussiez veu, il'aulant que Pugel de Gennes qui a veu mou dessin et y|)pi'ouvé autant (|ue je le puis souhaiter, nie pousse à des pensées plus nobles et plus grandes que celles que j'auois ; mais il cherche à bastir sa réputation plus test qu'un arsenal pour le Roy. Je Tay prié de me les mettres sur le papier, je vous Tenuoray.

4 SEPTEMiip.E — Je void que vous seriez bien aise (jue tout l'Arsenal put estre en sa perfection quand le Roy viendra ; cela sera, et je trauaille avec le s' Puget de Gennes à régler le deuant, ne trouuant pas la pensée que j'auois eue d'y faire des magasins si belle, que de le laisser à jour par arcades; mais il ne considère que le beau, je regarde l'utile et le nécessaire ; auec ce qui m'embarrasse, à cause de la dépense, c'est le quay qu'il faut faire pour communiquer d'un {lort à l'autre.

22 SEPTEMBRE. — Je n'arrestcray rien auec le s-- Puget de Gennes ([ue je ne vous en enuoye les desseins, et mesme pour la fermeture du deuant de l'Arsenal, j'estois résolu d'attendre vostre venue avec le Roy pour la conclure.

Remarquons le mol dont se sert l'intendant : Puget de Gènes, Il le crojt Italien, de là sa confiance. Major è longinquo reverentia. S'il le savait Marseillais, il se garderait bien de le consulter sur ce qui intéresse Marseille. Puget, de son côté, traite ses compatriotes comme s'ils étaient Génois, c'est-à-dire d'intelligents parvenus, se gouvernant eux-mêmes, maîtres de leurs deniers et de leur goût. Il lui en coûtait si peu de leur donner une ville idéale!

Sur ces entrefaites, les élections communales, qui avaient lieu à la fin de l'année, amenèrent au conseil des éclievins nouveaux, moins artistes et plus positifs que leurs devanciers. Ceux-là prirent peur. Ils aperçurent le gouffre financier qu'il fallait traverser pour arriver à l'idéal. Et tout aussitôt

L AGRA^'DISSEMKNT. . 157

les voilà qui, le même jour, écrivent à Colbert, à Beringhen, au marquis de Lionne, afin de conjurer l'orage, c'est-à-dire l'exécution du plan de Puget.

Lorsque nous avons faict le traitté de Tagrandissement, disent-ils à Colberl,et que nous avons pris le party, moyennant 207 m. 1., ce n'a été que pour faire cesser Foppression du partisan cl nous mettre à couvert de ses violences, nous avons faict ce grand effort pour mettre fin à tous les procès civils et criminels qu'il avoit sussités contre les habitans et nous n'avons engagé la Communauté à une somme si considérable que pour esviler ses persécutions, mais nous avons creu en mesme temps que le Roy n'auroit pas moins de bonté pour nous que pour le traittant, que nous ne serions pas obligés de faire une plus grande despance que celle qu'il auroit faict, et qu'il nous seroit permis de faire la nouvelle enceinte de murailles conformément aux lettres patentes. Nanltmoins, s"il falloit exécuter le nouveau plan que S. A. de Vandosme a envoyé à la cour, ce seroit nous obliger à l'impossible, c'est un magniflque dessain et une idée d'une grande et belle ville, mais qu'il n'est pas proportionnée à notre foiblesse et dont l'exécution n'est pas à nostre pouvoir. Nous vous suplions, Mgr, dans le dessain que S. M. fixera de cet agrandissement d'avoir esgard a nostre pauvreté ou de nous laisser la mesme liberté qu'avoit le partisan.

A Beringhen, premier écuyer du i^oi, ils tiennent le même langage :

Après l'occasion que vous aviez si favorablement offert do presanter vous mesme le dessein de l'agrandissement à Sa M", nous en avions fait fere le plan à Puget, et d'abord qu'il nous l'eust remis, S. A. de Vandosme nous le demanda pour le voir et l'a du depuis envoyé à la cour, cela nous a privé de l'avantage que nous espérions s'il eust esté présanté au Roy de vostre main. Nous croyons pourtant, Mr, que le manque de paroUe auquel nous n'avons pas contribué ne nous privera pas des effets de votre bonté ordinaire dans cette occasion. Le plan est convenable à la piussance de nostre grand niunarque, mais l'exécution est au-dessus de nos forces. Nous avons traicté avec le partisan dans l'intention de faire le moings de fraicz qu'il nous seroit possiLle, et, s'il falloit entre-

158 l'IKIlIlK l'I'GKT

|)r;inflrc ((-l ouvrage do la (ar(>ii(|iril csl|ii'oicclé nous aurions nous Micsnic travaillé à uoslrc. ju^opro mal el nous aurions conlribué à nous ongayor à une clcs|iancc cxlraonlinairc. Il nous soi'oil glorieux (le comancerun sy l)cau dessain si nous jugions que nostrc coniinunautc fust en estât de l'exécuter, mais nous connoissons si bien nostre foiblesse que nous sommes obligés d'empêcher ce quv nous semble avantageux et de réduu'c le travail de cest agrandissement à une enceinte médiocre. Sa M'" Tavoit iiermis au traictant par ses lettres patentes, nous ne demandons rpie la mesnic permission ipril avoit accordée à un inconnu. Nous vous aurons, Mr, une obligation infinie de nous l'obtenir, et nous joindrons cette faveur à toutes celles que nous avons si souvent reçues de vostrc protection et de Faïuitié que vous avez pour ccsie ville.

En lisant ces explications embarrassées, on comprend la vérité de ce qii'Arnoul écrivait à Colbert : — « Les habitants de Marseille seroienl liien dilTiciles à contenter s'il falloit prendre leur aduis, la plupart ne sçavent ce qu'ils veulent et l'autre partie ne sçail ce qu'il luy faut. »

La lettre au marquis de Lionne, ministre des affaires étrangèi^es, datée, comme les précédentes, du 8 janvier 1669, n'est pas moins explicite. J'en extrais seulement le passage suivant , qui nous apprend un fait nouveau :

Mr le Cardinal de Vandosuie nous ayant représanlé que !e Roy voulloit fere une grande et belle ville de Marseille, il a fait faire un plan qu'il a envoyé à Mr de Colbert

Ainsi c'est dans les mains de Colbert que la fatalité jetait ce « dessein merveilleux. » Le ministre, qui condamnait à Toulon les plans de Puget, pouvail-il les approuver à Marseille? Assurément non.

PLANS ItE PUGET. 159

L'affaire fui vite réglée. Dès le 21 janvier on avait la réponse. Le premier échevin, après avoir rappelé au conseil « qu'ensuite de l'advis de Monsieur de Beringhen, Messieurs ses collègues et luyavoient fait faire à Puget de Thollon le dessein de l'agrandissement, » déclara que « Monseigneur de Yandosme l'ayant mandé à Monseigneur Colbert, ce dernier anroit cru que le roy l'avoit trouvé trop vaste, et que Sa Majesté, dans le désir qu'elle avoit que cet ouvrage fût au plus tôt achevé, avoit ordonné qu'il seroit fait conformément à ce qu'éloit porté par l'airèt du conseil du 24 mars 1667, « Ce qu'ayant entendu, le conseil, en conseil bien appris, se hâta d'approuver, « puisque, ajoute le procès-verbal, telle est la volonté du roy, à laquelle on doit toujours aveuglément obéyr. »

Toutefois, malgré ce beau zèle d'obéissance, au mois d'avril on délibérait encore sur les limites de l'agrandissement. Le cardinal de Vendôme, l'amiral, le chevalier de Vendôme, le général des galères et les consuls d'Avignon, convoqués ensemble à Marseille, arrêtaient un plan détinitif qui fut déposé au gieffe de la commune. Je n'ai pas à raconter ici dans ses détails, d'un intérêt tout local, l'affaire de l'agrandissement de Marseille. A vrai dire, je n'y ai touché que pour dégager la part qu'a pu y prendre Pierre Puget.

160 IMERHI^ PUGET.

Or, les docniTHjiils cilés le démonlreiil jusqu'à l'évidence, celte pari esl considérable. Pugel lut appelé de Toulon par les échevins, sur le conseil de Beringlien. 11 Iravailla un mois el demi pour leur compte el reçut une indemnité de 1,000 livres, 11 dressa un plan et fit un dessin, envoyés à Versailles par le duc de Vendôme, qui eurent l'honneur de passer sous les yeux du roi. Voilà des faits certains. Il est vrai aussi que le plan fut réduit; mais rien ne prouve qu'on Tait complètement écarté. Uuantau dessin, c'est-à-dire aux élévations et perspectives des édifices à construire d'après le plan, rien ne prouve non plus qu'il n'en ait pas été tenu compte. Les échevins, en possession des magnifiques projets de Pugel, auraient renoncé à en profiter, par la raison qu'ils diminuaient la surface de l'agrandissement? Une telle hypothèse esl inadmissible. La réalité môme lui donne un démenti, et Colbert le confirme, puisque dans une lettre du 1^' mai 1671, il dit en termes précis : « A l'égard des alignements de la ville, j'expédie pareillement un arresl du conseil pour commettre le sieur Pugel pour en prendre soin el jjour obliger à ne faire au-

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