L'HOTEL DE VILLE
aux échevins pour ol)teiiir un supplément de prix, disant que le marbre employé lui avait coûté i,o96 livres ; qu'ainsi il n'avait eu pour sa peine que 104 livres sur les 1,500 qu'on lui avait données, et offrant, si l'on voulait lui céder ces armoiries, de les payer sur-le-champ 6,000 livres. Ces remontrances et ces offres ne touchèrent personne, et le conseil, auquel on soumit la dépense le 7 mai 1074, se contenta de l'approuver « fort agréablement. »
En effet, la ville de Marseille faisait là une bonne affaire. L'écusson des Armes du i?o?, qui surmonte encore aujourd'hui le claveau de la porte de l'hôtel de ville est un morceau exquis. Deux enfants, modelés avec une rare souplesse, supportent le cartouche. On ne peutnier que les proportions n'en soient un peu fortes. Sans doute l'ouvrage avait été commencé avec l'intention de le placer plus haut, à l'endroit où s'étalent, sans Vertus ni captifs, le trophée d'armes et le buste du roi, ouvrage lourd et indigeste du Liégeois Groffils, La révolutioji a respecté les « figures angéliques, » et c'est une modération dont il faut lui savoir gré. Mais elle a gratté la couronne et les ordres royaux sculptés sans doute avec cet amour de la perfection quePuget apportait aux moindres détails. Aux armes gravées dans le champ de l'écusson on substitua le niveau et le bonnet phrygien, ainsi que l'atteste un dessin du Cabinet des Estampes. La restauration, à son loiir, remplaça ces emblèmes par des fleurs de
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lis. Poul-èlrc, en liS-'O, y mil-on la charte. Aujoiird'Imi, le carlotichc csl vide au milieu d'un cadre cliaiilouiné. Les génies subsistent seuls, et c'en est assez pour rendre à jamais précieuse l'œuvre charmante de Puget.
L'hôtel de ville de Marseille se ressent du grand nombre de mains par lesquelles il a passé. Trop de médecins ne valent rien pour un malade : trop d'architectes gâtent un monument. Depuis l'architecte primitif, qui oublia l'escalier, toutes sortes d'artistes et des artistes de toutes sortes louchèrent à cet édifice bâtard. En 1670, les échevins demandaient au conseil de suspendre les gages des maçons qui s'employaient encore à le terminer, et parmi ces maçons se trouve un Puget qui doit être un des frères, Gaspard ou Jean. Trois ans après, Pierre Puget luimême était appelé en consultation : l'édifice crevait de toutes parts. Le maître ordonna une grande ceinture de fer. Comme le maçon chargé des travaux d'appropriation intérieure, Alexandre Casteau, s'en acquittait assez mal, le a grand Puget, » ainsi le nomme la délibération du conseil, fut prié de donner son avis pour a les corniches, les modillons, » c'est-à-dire les ornements de sculpture, aussi bien que pour la chapelle et la voûte de la grande salle : il dirigea le sculpteur auquel incombaient ces travaux, et c'est par ses conseils que celui-ci, qui se nommait Pourtal ou Porlal, reçut l'ordre de iaiie
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dans la chambre consulaire une cheminée « d'excnlture » à la place de celle que Casteau devait faire toute simple.
Deux mois ne s'étaient pas écoulés que l'état du malade nécessitait encore l'intervention du docteur : les murailles s'ouvrent, les planchers se séparent. Puget, fidèle à son traitement, prescrit une nouvelle ceinture de fer pour contenir les déviations de l'édifice rebelle. Le moyen réussit sans doute, car l'on continua de s'occuper de la décoration intérieure. La communauté de Marseille saisit au passage un artiste qui revenait de Rome, où il avait joui de la pension du roi, Bénigne Sarazin, fils du fameux sculpteur Jacques, et lui confia, le 7 mai 1674, pour le prix de 700 livres, les peintures à exécuter dans la chapelle de l'hôtel de ville.
Vers le même temps, une autre occasion s'était offerte à Puget de faire œuvre d'architecte. Le programme de l'agrandissement comportait la construction d'une halle pour les nouveaux quartiers . Au lieu de traiter directement par prix-fait, la communauté mit l'édifice aux enchères le 18 mai 1072. 11 résulte du procès-verbal (reiichère.': que le dessin,
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plan et clcvalion, existait dès lors, et l'on peut croire que Puf^ct en était l'auteur, car il disputa vivement l'adjudication, mise d'abord à 12,000 livres, et, de rabais en rabais, il linit par l'emporter à 8,550, tant il avait à cœur d'en rester chargé. Toutefois, comme le service du roi le retenait à Toulon, il fit agréer, pour conduire les travaux, son frère Jean, se réservant seulement la haute direction de l'œuvre. Cette « halle de la poissonnerie et boucherie» fut terminée en 1674. C'est un édifice original, le plus léger assurément des édifices de ce genre construits en pierre, le meilleur des ouvrages d'architecture de Puget, le monument le plus grec de l'antique cité phocéenne. L'air y circule hbrement, et le soleil y joue avec l'ombre de la façon la plus pittoresque. Emeric David l'a fort bien décrit, quoique le début de sa description sente furieusement l'éloquence académique de 1807.
Quelle élégante simplicité dans ce forum où de modernes Hellènes étalent la pêche de leurs époux ! Vingt colonnes ioniques et isolées, dont cinq s'alignent sur chacune des deux façades, et sept sur les côtés, en forment l'ensemble. Des marches à trois rangs^ posées entre les stylobates des colonnes, offrent un accès commode à la foule qui monte et qui descend. Les arcs reposent sur les chapiteaux, et la charpente du toit, soutenue par des antes, forme une corniche naturelle. Le sentiment de l'économie peut avoir inspiré Cette pensée ; mais, pour cette fois, l'économie s'est alliée avec le goût. Quatre fontaines placées aux quatre angles extérieurs, rafraîchissent V'à'iv, et donnent la vie à renseinble, La piquante légèreté qui distingue cet édifice ne viendrait-elle pas du nombre impair des colonnes, autant que de leurs proportions et de leur couronne-
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ment? L'Egypte, Égine, Pœstum, Corinthe, Phigalie, ont autorisé, quoique par de rares exemples, cette disposition des colonnes en nombre impair. Ce n'est pas seulement dans des basiliques, et d'autres édifices purement civils, qu'elle a été mise en pratique, mais encore dans des temples. L'ingénieuse invention de la cinquième et de la septième colonne a répandu dans le forum de Puget une sorte de mouvement, en harmonie avec l'action perpétuelle des acheteurs et des marchands qui le fréquentent, et avec la vivacité du peuple auquel il est destiné ; tout est d'accord. A la grâce de ce monument, je reconnais la fille de Phocée. ou plutôt je retrouve dans le chefd'œuvre de Puget la Grèce elle-mcinc, la Grèce caractérisée par la finesse de son goût et par l'élégance de ses mœurs.
Trois années avaient suffit à Puget pour conquérir une réputation d'architecte. On comprend quel piédestal devaient faire à cet homme tant de talents réunis sur la même tète. Aussi voyons-nous, à ce moment, la Provence se donner à lui presque sans réserve. De tous côtés on l'appelle, on le consulte, et, quand il ne produit pas de sa propre main, son influence, acceptée par tous les artistes qui l'entourent, mai^que leurs productions d'un caractère particulier. Il a de puissants protecteurs, entre autres le premier président du parlement de Provence, Henri de Forbin d'Oppède, et, comme le premier président se trouve investi de la tutelle de son petit-fils Jean-Baptiste de Boyer, seigneur d'Aiguilles, Puget se voit amené à exercer aussi une sorte de tutelle sur ce jeune homme, amateur passionné des beaux-arts. C'est Puget qui le recommande à ses amis de Gênes, ou qui peut-être l'emmène avec lui dans un de ses nombreux voyages. C'est à Puget
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que s'adresse Boyer, lorsque, (h; retour d'IUilie et déjà rielx; d'une belle collection, il v(;ut devenir artiste. Enfin c'est encore Pugel que la mère de Boycr d'Aiguilles charge de bâtir un hôtel digne de son fils et des chels-d'œuvre dont il aime à s'entourer. L'iiôlel d'Aiguilles existe encore à Aix, depuis longtemps veuf de ses hôtes, passant de main en main, selon les hasards des successions et des ventes. A l'époque où je l'ai visité, un fabricant de fausses pâtes d'Italie y remisait son industrie, sans souci du nom illustre qui devrait sauvegarder une telle demeure. La ville d'Aix s'honorerait en consacrant à un service public ce petit palais plein de souvenirs d'art et fruit d'un art savant. Puget, fidèle à son système d'architecture, a choisi le pilastre comme élément principal de la décoration extérieure. Six pilastres corinlhiens marquent les divisions de la façade. D'autres décorent les ailes demeurées inachevées. La porte d'entrée, le vestibule et l'escalier sont rejetés à l'angle de gauche, afin de laisser aux appartements du corps de logis plus d'espace et de valeur. Le rez-de-chaussée ne comprend, en effet, qu'une vaste salle qui a dû être la galerie de peintures de Boyer d'Aiguilles. Ainsi Puget a préféré la logique à une symétrie banale, et c'est une preuve de plus de cet esprit judicieux, de ce got'it indépendant qu'Emeric David relève avec raison dans les œuvres d'architecture du grand artiste.