‹ Pierre PugétChapitre 6 sur 232 · FLORENCE ET ROME · texte numérisé non relu

FLORENCE ET ROME

pelit paiienu iromemonl do 7 ;; 8 poucos de long pour T» à -4 de large, penvont de roLliger de s'en oler. Il ala quérir ses outils qu'il hoiist pêne d'avoir faute d'argent, en laissant pour gage ses autres bardes ; il fist se petit paneau qui estoit tout à jour. — Le maitre parut content de son travail. Puget voyoit cependant avec chagrin d'autres ouvriers qui n'étoieut pas si habiles que lui, travailler à des scabellons. — Il demanda la permission d'en faire un de son génie. Il en ilst uu modèle qui le contenta très bien, et prist une sy grande amitié pour luy qu"il le retira de son logis pour le loger chés luy, et luy fist l'honeteté contre l'usage d'Italie, de le faire manger à sa table avec toute sa famille et l'aima comme son enfan.

A la bonne heure ! voilà l'histoire, l'histoire vraie. De tels détails ne s'inventent pas. Et comme ils nous donnent bien la mesure de l'homme à ce moment de sa vie ! C'est un ouvrier, rien de plus. Il taille le bois ; sur les panneaux qu'on lui confie, il jette des inventions heureuses, des motifs d'ornement remarqués. Mais se préoccupo-t-il d'art , de dessin, de style? Pas le moins du monde. Il lui suffit à ce métier de gagner un peu d'argent, afin d'arriver au but de ses désirs, le voyage de Rome. Et pourquoi cette ardeur d'aller à Rome? Parce que là plus qu'ailleurs on devient bon (Hivrier, là plus qu'ailleurs Ml peut espérer gloire et fortune. Justement, dans

»":t atelier de Toscans, il n'estbruit que delà grande ri . . j -

mrtune qu'a su faire à Rome un de leurs compatriotes, Pietro Rerrettini, natif de Corlone. Or, le patron a là-bas un ami. intafflialore comme lui, c'est-à-dire sculpteur en bois, au({uel sa qualité de Toscan donne accès auprès de rilliislre cavalier. L'occasion s'offre donc d'elle-même, et Puget n'a garde de la

1(1 l'iKFini-: l'ir.FT.

niJiiKjiHM', Il j>;irlil pour Ikumc vers la fui de 1041, eliatidement recommandé à Vinlmjliatore. Le patron, suivant l>ougerel, ([ui parle ici d'après De Dieu , (( ('crivil (îii secret à son auii à Home, le priant d'aller allcndre Piif^et sni' le cliemiii, d(^ le Irailrr comme un anire lui-même, lui exagérant le mérite de celui rpiil lui recommandoif. Puget fui agréablement surpris, lui qui croyoit n'èlre connu de personne, de trouver (pielqu'nn à l'entrée de Home qui l'allendoit pour lui olTrir sa maison et tout ce qui dépendoit de lui. Il accepta ses offres avec reconnoissance, mais il n'en abusa pas, et peu de temps après il loua un appartement. »

Enfin, Puget, au comble de ses vœux, est présenté au grand Berrettini. Celui-ci le regarde à peine; mais le jeune ouvrier montre de ses dessins, et le peintre se ravise. Devenu gracieux tout à coup, il l'invite à le venir voir souvent, — « Il ne desdaignoil pas de peindre devant lui, contre son ordinaire, peignant toujours en son particulier. Ce fust dans ce temps, poursuit De Dieu, que l'illustre Puget voulut joindre la peinture à la sculpture, en sorte qu'après avoir fait plusieurs essais pour les meslanges des couleurs et des teintes et pour s'instruire de rai'monie générale, qu'il s'azarda a son particulier dans une chambre qu'il avoit loué de faire un tableau d'une moiene grandeur.» — Remarquez la trahison du traducteur : Bougerel a transformé

l'IKTI'.o DK cor, TON K, il

on appartement cette chambre que De Dieu nou> donne comme le premier atelier du nouveau peintre. II n'était pas question alors d'expositions publiques. Puget suspendit son tableau à sa porte, et, comme Apelle, il se mit à la lenêtre pour en juger l'elTel. Les connaisseurs croient reconnaître inie oeuvre du maestro Derrettini. On court lui faire (omplimejil. Intrigué, il y vient voir en personne, salue Tauteur confus, et prend texte de ce pastiche pour reprocheià ses élèves « leur peu d'avancement, dans le temps que ce jeune étranger, sans presque aucun précepte, et seulement par la force de son génie, faisoit déjà des ouvrages si excellents. »

Certes, nous aimerions mieux pour notre héros un autre maître que l'illustre cbt^f de la décadence romaine, le maniériste Pietro de Cortone; mais à qui la faute? La jeunesse va droit au soleil. Or, celui du Berreltini brillait alors dans tout son éclat. Dernier représentant des saines traditions, le Domiuiquin venait de mourir, et le peintre français qui se constituait son héritier, Nicolas Poussin, venait de (piillerRome, laissant lesBarberini, ses prolecteurs, adopter à sa place Pietro de Cortone. Kn vc'ritc', Pugct eût été i)ien embarrassé daller ailleurs. Encore no sais-je pas si Poussin, restant à l\ome, eut pu avoir sur son comj)atriote une véritable iulluence. Entre le génie normand et le génie provençal, il va un abîme. Ce dernier, lait de (a-

l'i l'IF.KHi: IMT.KT.

(•((IkIi' tl (rf'cl.'il, sîivani de l;i iii.iin ;iv;iiil de I L'Irc <l(; la jH-nséo, fils du ni/îlicr cl, non de Tail, décoialeur par tempérament autant que par goût, iïil resté froid devant le philosoplie des Andolys, tandis ([uc les vastes machines décoratives de Pieli'o de Cortone le transportaient d'enthousiasme, au point de lui donner le change sur sa vocation et de lui faire quitter l'ébauchoir pour le pinceau .

Le voilà donc peintre et adoplé par l'illuslre cavalier comme un élève de prédilection. Fier de cette adoption, il s'attache aux pas de son maître. Pietro de Cortone quitte Rome, Pugetlesuit. C'était, selon les uns, pour jépondre aux désirs du grand-duc de Toscane, qui l'appelait à peindre les plafonds du palais Pitti ; selon d'autres, Berreltini fut pris du désir de voir l'Italie. 11 remonta les Romagnes, parcourut la Lombardie, la Vénétie, et n'arriva à Florence qu'a|)i'ès ce voyage assez long, Puget l'y accompagnait-il V .l'en doute, car il ne me paraît pas que Puget ait vu Venise. Je croirais plutôt que l'élève s'en fut tout droit à Florence attendre le voyageur. Ainsi s'expliquerait ce que dit Bougerel du bon accueil fait à Puget par son ancien patron, le sculpteurdu grand-duc, alors occupé au palais Pilli : u Ils travaillèrent conjointement à la sculpture. » En effet, il fallait bien gagner sa vie. Mais, Pieiro de Cortone une fois arrivé, adieu le ciseau. Pugel

HETUlll EN PROVENCE. 13

redevient peintre pour aider le maître dans ses grandes machines.

L'historien Pascoli raconte pourquoi ces travaux furent interrompus. Pietro de Cortone avait vendu au grand-duc des tableaux de Titien, rapportés de Venise. Le prince se laissa persuader que c'étaient des copies, et il se liicha. Le peintre, irrité, se hâla de prendre la clef des chamjts. Tel fut le vrai motif du retour de Puget à Rome. De Dieu dit qu'il revint mettre ordre à ses affaires. Non, il suivait son maître. Celui-ci sentait tout le prix d'un Sosie aussi lidèle : il eût voulu le garder toujours avec lui ; mais Puget allait lui échapper. Sans doute, son vieux père le rappelait en Provence. En vain Pietro de Cortone lui fit les offres les plus séduisantes ; il lui proposa même sa lille en mariage. Rien ne put retenir Puget. Evidemment on ne peut expliquer ce départ obstiné que par des raisons de famille. Il dit adieu àBerrettini, à Rome, à l'Italie. En 16i5, il se retrouvait à Marseille après trois ans d'absence.

Tant d'allées et de venues, tant d'indécision dans les allures, peignent bien l'esprit inquiet de cet homme, incapable de repos. Lui qui ne sut jamais plier de bonne grâce, pouvait-il subir le joug d'une éducation suivie ? Et désirait-il bien une éducation? Il m'est impossible d'admettre chez Puget une ariière-pcnséed'aucu)ie sorte. La suite de sa vie nous le montrera tel que nous rapeiccvons dès sa jeu-

|/i f'IKKUK l'I (.l/r.

iiesso : lioiiiiiM' iraclioii cl Jionlumiiiio d'éludi', liiivaillciii, <»ii |iliilùl, |)oiii' me servir (liiiic luciilinii modcriic, |tr(>(liicleur opuiiàlre. Son siècle, (|iii \k coiinaissail, ne le iioinnia jamais ({ii'un ouvrier. C'est le génie inslrumcnlal o})j)osé au génie lillérairc.

Qu'étail-il à son retour d'Italie, sculplcur ou peintre? Sans doute il lignorait liii-mcnie= Aux yeux du public, c'était le (ils du ma(;on Puget, bon ouvrier en bois, se mêlant un peu de peinture. Mais il avait vu Florence (^t Rome. Il en rapportait le goût du grand, le sentiment décoralil'. Il pouvait parler du duc de Toscane comme d'un protecteur, et du plus célèbre peinli'e romain vivant comme d'un maitre et d'un ami. 11 n'en fallait pas davantage pour attirer l'aftenlion sur lui. Tout le monde n'allait pas à Rome en ce tem})s-là. Des officiers des vaisseaux du roi, qui se trouvaient à Marseille, eurent la curiosité de voir le nouveau débarqué, el, der retour à Toulon, ils s'exprimèrent sur son compte en termes si flatteurs^ que leur amiral témoigna le désir de le connaître. Le duc de Rrézé était jeune. Quand Puget, mandé à Toulon, lui montra ses estpiisses^ des croquis faits à Livourne d'après les ga-

A ÎOULON. \o

lèves toscanes, des motifs (.l'oiiit'ineiil!>, quelques dessins de ces fantastiques navires que Pietro de Corlone mêlait à ses plafonds, peut-être des projels de décoration navale imaginés sous l'influence du peintre romain ; au feu qui animait ces compositions juvéniles, le jeune duc s'éprit d'enthousiasme, et il demanda à l'artiste marseillais de lui faire un dessin du plus beau vaisseau qu'il pût rêver.

C'est ainsi que Puget se vit introduit une première fois dans l'arsenal de Toulon. L'apparition fut courte, et, quoi qu'en aient dit ses historiens, sans résultat. Puget n'est pas l'inventeur delà sculpture navale. L'intendant de Toulon, d'Infreville, écrivait à Colbert le 17 septembre 1069, en lui pai'lant du sculpteur Nicolas Levray : a II y a trente ans qu'il est attaché au service du roy ; c'est lui qui a fait tous les ornements du vaisseau la Reyne et le Brézc, le Saint-Philippe, et de tous les vaisseaux qui se sont bastis depuis trente années. » Voilà qui est formel. En 1659, il y avait déjà à l'arsenal de Toulon un maître sculpteur, et les vaisseaux qu'on y construisait portaient des sculptures, l'uget, suivenant en 1644 ou 1645, n'avait donc rien à inventer. De plus, il ne pouvait lien inventer, cai' la place de maître sculpteur étant prise, il n'aurait travaillé qu'en sous-ordre, cl il est certain (pi'il ne remplaça pas Nicolas Levray, puisque celui-ci garda sa [)lace pendanl trente années consécutives;

16 l'IERKE l'UGET.

Plus laid, c'esl-ù-tlilo en lOGS, vingl-cijiq uns tiprès, nous verrons Pnget entrer en mai Ire à l'arsenal, y imposer ses idées, y rélornier les sculpluivs el même les construclions, y commander à Nicolas Levray et aux autres artistes. Pour le moment, ne l'oublions pas, c'est un jeune homme, un génie encore inconscient, un talent à peine l'ormé, tout à l'ait incapable d'une action aussi décisive. Lui allribuer une telle action, prétendre ou croire, ainsi que l'ont fait Bougerel et Emeric David, que, dès son premier pas à l'arsenal, il y réforma tout, c'est commettre dans le récit de sa vie une erreur ))ar anticipation d'environ vingt-cinq années, c'est lui attribuer dès l'âge de vingt-trois ans une puissance de génie qu'il n'a eue en réalité qu'à cinquante.

On demandait à Pugetun dessin, Puget se borna à fournir un dessin. Anne d'Autriche était alors surintendante de la navigation. Le nom de la Reine l'ut donné au vaisseau, et son médaillon occupa la place d'honneur au tableau de la poupe. Nicolas Levray, maître sculpteur de l'arsenal, exécuta les sculptures. Que Puget ait pris part à l'exécution, je n'y vois rien d'impossible; mais, encore un coup, le jeune ouvrier, qui n'avait jusqu'alors travaillé qu'en sous-ordre à Florence, ne pouvait aussi que travailler en sous-ordre à l'arsenal de Toulon, puisque la place de maître se trouvait prise. Si Puget eut, à cette époque, et pendant un espace de temps

Page 1