LE VAISSEAU LA REINE
aussi limilé que l'on voudra, occupé à l'arsenal de Toulon une position prééminente, les intendants n'auraient pas manqué d'en faire mention dans leur correspondance, lorsque, plus tard, il s'agit en effet de lui donner un rang supériein^ à tous les artistes employés jusqu'alors.
Pendant que la Reine était sur le clianlier, le père Bougerel nous apprend que Puget « en fit un tableau d'environ douze pieds de long où il faisoii voir trois faces de ce vaisseau, et l'envoya à la reinemère. Il le dessina encore sur le vélin. » Du tableau, point de nouvelles. Quant au dessin, on le retrouve dans l'inventaire dressé après sa mort. Son petitfils Paul le conserva précieusement. Aujourd'hui il appartient à un amateur de Toulon, M. Malcor, et Ton a pu le voir à l'exposition de Marseille en ISGl . Traité sur vélin d'une plume iine et légère, ce dessin représente le vaisseau la Reine en mer : dans les mêmes eaux naviguent plusieurs galères , des barques etdeuxautres vaisseaux, dont l'un montre un arrière richement sculpté. Sur la poupe de la Reine^ le médaillon d'Anne d'Autriche, vue de profil, au milieu d'un semis de fleurs de lis, occupe la place d'honneur au-dessus de la porte du balcon. Toutefois la décoration, composée de termes, de génies, de consoles, n'embrasse pas la façade entière et ne descend pas jusqu'à la voûte. Nous sommes loin encore des magnificences (ju'étaleroiit le Monarque,
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le Sceptre et Ions les vaisseaux construils quelque
vingt ans plus lard.
La morl du duc de Brézc, survenue en 1646, enleva à Puget son prolecleur. Sonlenii un moment à un niveau su})érieur par une laveur exceptionnelle, le pauvre ouvrier retomba sur ses pieds. Il fut trop heureux alors de rencontrer un religieux feuillant qui s'en allait en Italie par ordre de la reine mère, pour y dessiner les monuments et les statues antiques. J'aime à croire que dans cette rencontre, toute fortuite suivant ses historiens, il fut tenu compte à Puget de ce qu'il venait de faire en l'honneur d'Anne d'Autriche, et qu'cà défaut d'un ordre, ce motif, plus que tout autre, détermina le feuillant à se l'associer. Ils partirent ensemble, départ inexplicable, si l'on n'admet pas deux choses, d'abord que le vaisseau la Reine surpassait de trop peu les modèles alors en usage pour valoir à son auteur l'honneur d'être retenu; en second lieu, que les avantages faits à ce dernier par l'agent d'Anne d'Autriche étaient de nature à compenser les travaux qu'il pouvait trouver soit à Toulon, soit à Marseille.
Rome, c'était toujours le rêve de ce génie encore incertain, qui sentait le besoin de l'étude. Il partit donc, et ce dut être au plus tôt en 1646. Combien de temps dura le voyage? Bougerel dit cinq ou six ans. Nous verrons qu'un document atteste la pré-
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scnce de Puget à Toulon en 1649. Il faut donc réduire de moitié l'assertion du Père Bougerel. Trois ans, d'ailleurs, c'est assez pour mesurer et dessiner les antiques de Rome, et très-certainement Puget ne s'en tint pas là. Pietro de Cortone vivait encore. Comment passer devant son atelier sans y entrer? Non-seulement il y entra, mais j'imagine qu'y recevant toujours bon accueil, il y prit racine, afin d'y compléter son éducation de peintre. Aussi bien, son compagnon de voyage ne pouvait lui faire la guerre sur cet article. Il nous paraît vraisemblable de reconnaître en lui ce religieux feuillant que Félibien nomme le frère Joseph , et qui « avoit peint sous Vouet avant que d'aller à Rome, où il se noya dans le Tibre. » Cette fin tragique expliquerait pourquoi il ne reste rien du recueil d'antiquités entrepris par ordre d'Anne d'Autriche, et pourquoi Puget revint de Rome en Provence, où l'atlendaient des travaux d'un ordre tout à fait secondaire.
En 1649, la communauté de Toulon voulut doter la ville de fontaines publiques. La soif était grande sans doute et le besoin pressant, car on en vit quatre s'élever coup sur coup en différents quartiers. Les deux premières, dites d'Astouin et du Portail d'Amont, avaient été baillées à prix fait, en octobre 1648, cà Nicolas Levray cl Gaspard Puget, qualifiés tailleurs de pierre. Ils en étaient payés hî 2'2 mars, et, dès le ^6, ils passaient un nouveau
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mart'lK' j)OUi' iiiie nouvcilt' l'onlaiiic ;i coiisliiiiic siiila place (le la porlc SainL-Lazarc. Celle du jinrlail d'amonl portait une statue de Notre-Dame. Sur celle de la porlc Saint-Lazare, au liaiil du bassin c( rejaillissant en quatre tuyaux, » devait s'élever limage du saint en pierre de calissanne. Enlin, au mois de juin suivant, les mômes Nicolas Levray et Gaspard Puget, qualifiés cette fois « esculleurs, » reçurent la commande d'une figure « d'un saint Louys, pierre de callisaine, avec la couronne, le sceptre à sa main, avec tous les ornements royeaux bien el deubement travaillés, » pour être placée audessus du bassin de la fontaine de la Poissonnerie. Nicolas Levray, nous l'avons vu, était le sculpteur de l'Arsenal. Quant à Gaspard Puget, il pouvait bien tailler un bassin et dresser un piédestal, au besoin môme copier une Notre-Dame; mais quand il lui fiillut loucher à saint Lazare et à saint Louis, il sentit son insuffisance. Sans doute son jeune frère Pierre venait d'arriver à Marseille, où il manquait d'ouvrage. Il lui fit signe, et Pierre Puget d'accou-: rir. La fontaine de Saint-Lazare, commandée à Gaspard, fut payée le 4 septembre par la communauté de Toulon à Pierre Puget et Nicolas Levray.
L'auteur du vaisseau la Reine fait ici, convenonsen, la figure d'un assez petit garçon. Que sera-ce quand nous le verrons, à la fin de celte môme année, descendre à une besogne de barbouilleur? On ne
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peut qualifier autrement les travaux doni il est question dans l'acte suivant, extrait des minutes d'un notaire de Toulon :
L'an mil six cent cinquante et le troisième jour du mois de janvier après midy, estably en personne, pardevant moy notaire ettesmoings, Pierre Puget, maistre paintre de ceste ville de ToUon, lequel de son gré a confessé et confesse avoir reçeu du recteur de la confrairie Nostre Seigneur Jésus Christ de TEsglise cathedralle dudit ToUon, et par mains et propres deniers de Pierre Tiran merchand de ladite ville, presant stipuliant, la somme de deux cens trente six livres dix sols tournois prezentcment en pièces de huit reaux et en bonne nionoye reaile, numération faite, sçavoir cent trente livres pour Tescriture faicte par ledit Puget a ladite chapelle et confrairie Nostre Seigneur, et cent livres pour la dorure faicte au cadre dudit tableau le mois de décembre dernier, trois livres pour reste de la peinture du retable, et les trois livres restantes pour fournitures qu'il a faict pour ladite confraire à Teffect sy dessus...
Le lecteur qui nous suit à travers les fils embrouillés de cette biographie doit se demander de quel artiste nous l'entretenons ici. S'agil-il bien du grand Puget? Uuoi! une inscription, un cadre, une couche de couleur sur un retable, sont-ce là les travaux du grand Puget à vingt-huit ans? Mais, dans le Discom^s d'Emeric David, Puget, à ce moment de sa vie, a déjà fait bien autre chose. D'abord il a construit un palais flottant, et «depuis lesPtolémées la Méditerranée n'avait rien vu de si magnifique flotter sur ses eaux. » Il est célèbre dans les deux mondes. Déjà même il a achevé le Monarque, ce vaisseau-amiral que le duc de Beaufort attendait encore en 1069. «Invité à étudier les édilices des
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Césars, il voit sa carrière s'agrandir devant 1 u i ; i 1 conçoit avec orgueil qu'il peut devenir à la fois peintre, sculpteur et architecte. » Et voilà IMiidias, Scopas, Bramante, Michel-Ange, Ghiherli, Uonalello, Jean Goujon, invités à lui faiic coi'tége. « l.e plan de sa vie est arrêté d'avance. La sculpture en marhre fera son amusement, la peinture son occupation journalière, l'architecture ses délices et sa gloire. » — ce Et dans quelle capitale, poursuit l'orateur, ira-t-il composer de vastes machines pittoresques, élever des temples, construire des palais? 0 puissant effet d'une éducation patriarcale! c'est dans sa ville natale qu'il établira sa demeure. Là où reposent les cendres dé ses pères, là est pour lui le monde entier. » Et tout aussitôt voici le panorama qu'on aperçoit de celte demeure : « une mer azurée qui se balance blanchie d'écume..., l'astre du jour qui réchauffe le mâle coloris des campagnes... Du haut des monts parfumés découle à flots vermeils le suc de l'arbre de Minerve. La pomme des Hespérides se dore et mûrit malgré les hivers. Artiste, saisis les couleurs ! les modèles sont devant toi ; lu n'as qu'à te livrer aux inspirations de Ion génie! »
De ces hauteurs descendre à la quittance que nous venons de citer, quelle chute ! Mais non , c'est la vérité, et la vérité n'a jamais tort. Pour moi, je lui trouve une saveur que rien ne peut remplacer. Oui, j'aime àvoirPuget débutant comme un manœuvre,