VOYAGE DU MILON
la Marine au Departeniont dud. Toulon de faire faire le jiied destail de la susdite statue de marbre blanc de Carrare de cinq pieds et demy de hauteur, six pieds de longueur et de quatre pieds et demy de largeur composé de sept pièces, sçavoir la mer dudit pied destail, la simcuse et sa corniche du soubassement, son zoquoUe composé de quatre pièces de toute perfection. Le tout poly et travaillé le mieux et le plus proprement qu'il sera possible, et fournira led. S' Puget le marbre, travail des ouvriers et tous autres frais jusques et rendu a Marseille par tout le mois de Décembre prochain. Et ce moyennant le prix et somme de deux mille livres que led. Seigneur Intendant au nom de Sa Majesté promet de faire payer aud. Sieur Puget sur des ordonnances qu'il lui fera expédier sur M. le Trésorier delà marine pendant le susd. temps, et a led. S' Puget ratiffié et aprouvé le marché cy devant fait led. jour xvii" du présent mois ou le s' François Puget son fils est intervenu pour luy, et a led. Seigneur Intendant obligé les effets de Sa Majesté et led. S' Puget ses biens a toutes cours concédant acte fait et publié aud. Toulon dans la maison dud. Seigneur Intendant, présent Louis de Borde praticien et André Chastroux clerc dud. Toulon requis et soussignés avec les parties a l'original.
L'odyssée de Milon n'est pas terminée. De nouveaux documents vont nous permettre de la suivre pas à pas jusqu'au terme du voyage.
Le 5 novembre 1682, lettre de Vauvré :
La statue de Milon est achevée et encaissée ; je ne manquerai pas de l'envoyer au Havre parle premier vaisseau.
Le 5 janvier 1685, autre letlre du même :
J'ai fait toucher au S' Puget 4,500 livres a compte des slatue et bas-relief de marbre et du pied d'estal du Milon qu'il a fourny. Je vous supplie, Monseigneur, de me faire remettre des fonds pour cette dépense. Je feray apporter icy le Milon et son pied d'estal pour les passer au Havre sur le Bien charge, le capitaine d'un vaisseau de S' Malo (pii charge pour le Havre n'ayant pas voulu les porter à moins de 12,000 a cause de leur pesanteur.
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Lcd. S' l'ugcl continue de travailler au has-rclicf. On a Iroiivc le Milon une 1res bonne pièce.
Extrait des registres du contrôle de la marine, déjà publié par Henry :
Payé a patron François Renouard la fomme de soixante livres pour le port de Marseille a Toulon de huit caisses contenant la figure de marbre et autres ouvrages finis pai' le sieur Puget pour envoyer au Havre de Grâce sur la fluste le Bien chargé et de là à partir pour les Maisons Royales de Sa Majesté suivant l'ordonnance et quittance du xiu Janvier 1683.
Le l""" février, lettre deVauvrcau ministre :
J'ai fait charger la statue de Milon et son pied d'estal sur le Bien chargé ny ce les quatre petits canons de fonte de feu Baube pour esti'e remis au Havre de Grâce
Le S' Puget travaille au bas-relief qui a besoin encore d'un an de travail pour Pachever.
Enfin, les caisses sont transportées du Havre à Versailles, et François Puget, envoyé à la cour par son père, procède au déballage. Qu'arriva-t-il alors? Laissons parler un témoin oculaire, le bonbomme Jean de Dieii :
Je diray sur ce mesme suget que, lors que ladite figure fusl portée dans le jardin de Versailles, et que Pon heut houuert la quaisse pour la faire voir a la raine Marie Thérèse, elle en fut sy touchée qu'elle s'écria : « Ha le pauvre bomme ! « Voila tout se qun grand sculpteur doit rechercher. On voit bien cette expression dans la figure du Lahocon, mais lillustre Puget, par son grand art, a donné la vie a la matière, en sorte que Ion voit que toutes les parties trauaillent et soufrent. Elle est dessinée dun sy grand goust, qu'il la faut admirer en toute chose. On l'auoit pausée, par une grande malisse, dans plusieurs endroits destournez du petit parc, pour la rendre inconnue ; mai le Roy, qui en conoissoit le méritte^
LE MILON A VERSAILLES. t9l
la fist placer a la face de renlréc de lalée royalle, qui est le plus bel endroit de son jardin. La figure est haute de huict a neuf pieds, dun très beau marbre. Jetois présent, lors que la Reine heust ceste surprise.
Bien d'autres étaient présents, qui auraient pu, s'ils avaient su l'histoire de Puget, s'écrier, non plus ta propos de l'œuvre, mais à propos de l'artiste : a Ah ! le pauvre homme ! » Le peintre Le Brun eut le mérite de comprendre quel baume il pouvait verser de loin sur un cœur ulcéré. La lettre qu'il écrivit à Puget, le 19 juillet 1683, doit lui compter parmi les bonnes actions de sa vie :
Je nie suis trouvé à l'ouverture de la caisse de votre figure de Milon, lorsque le Roi la lit ouvrir : et lorsque S. M. me fit l'honneur de m'en demander mon sentiment, je tâchai de lui faire remarquer toutes les beautés de votre ouvrage ; je n'ai fait en cela que vous rendre justice ; car en vérité, cette figure m'a semblé très belle en toutes ses parties et travaillée avec un grand art.
J'avois eu l'honneur de vous écrire il y a quelque temps : M. Girardon m'avoit prorais de vous faire tenir ma lettre ; mais je vois qu'il ne s'est pas acquitté de sa promesse. Je vous ténioignois l'estime que je faisois de votre mérite, et vous demandois part en votre amitié ; faisant plus de cas de l'affection d'une personne de vertu comme vous, cpie de celle des plus qualifiées de la cour.
Je voudi^ais, pour compléter les documents qui composent la longue histoire du Milon^ avoir à citer, comme dernier chapitre, une lettre de Colberl. Le ministre daigna-t-il enfin reconnaître quel était ce Puget dont il marchandait le génie depuis douze ans et plus? Il ne subsiste h ce sujet aucun témoignage. Déjà Colbert voyait piÀlir sa brillante
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éloilt'. Déjà Lnnvois le sciTait de près. La maladie le tenait peut-ètic alors éloigné des affaires. 11 mourut le 6 septembre 1685, quelques mois après l'inanguration triomphale du Milon dans les jardins de Versailles.
Sur le Milon tout a été dit. L'original est connu de (ous ceux qui ont vu le Louvre. Le moulage en a multiplié les copies. On regarde avec raison celte statue célèbre comme le dernier mot du génie de ' Pugct. Non-seulement sa science y est tout entière, mais surtout sa pensée favorite y^ipparaît plus complète qu'en aucune de ses œuvres. Dans les Cariatides^ la force physique agonisait; dans \c Milon ^ elle râle. Et qu'a-t-il fallu pour triompher d'un corps athlétique dont la puissante machine semblait défier la mort? Presque rien. Une fente d'arbre qui se referme, et c'en est fait. Quatre doigts d'une main y restent pris, et c'est assez pour livrer le fort des forts en pâture aux bêtes. Aussi, tandis que la chair frémit sous la morsure, tandis que le corps se roidit une dernière fois, l'abattement ploie déjà les épaules, et la tête se lève désespérée, plus sensible à la défaite de l'orgueil qu'à l'épouvante du supplice. Saint Sébastien meurt sans combat, mais il achète au prix de son sang une gloire immortelle. Milon expire dans une lutte inutile où il voit s'anéantir à la fois et sa gloire et sa vie. Le portefaix de Toulon s'enrage à porter l'énorme far-
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deaii qui Técrase. Miloii, épuisé, n'a plus de colère et s'avoue vaincu. Pour exprimer le néant de la force, Puget ne nous la montre pas broyée par un formidable engrenage: il n'emprisonne pas les deux mains du colosse, pas même une main toute entière : il se contente de paralyser quatre doigts, comme pour mieux distiller goutte à goutte l'horrible supplice, le supplice de l'àme châtiée par la dissolution du corps.
Entre cette idée et l'idée païenne il y a un abîme, il y a l'abîme des siècles. Par sa conception du rôle de la force brutale, par son intelligence de la misère physique, par le sentiment des douleurs de l'âme, Puget est chrétien, plus encore que par ses Viei^ges et ses Saintes Familles. Il l'est à la façon de Michel-Ange. A l'un ni à l'autre on ne peut demander la correction limpide des formes qui caractérise la statuaire antique. Avec le christianisme, le corps humain a perdu la beauté spéciale, et en quelque sorte sacrée, que lui reconnaissait le monde païen. Enveloppe, surface, vêlement, il obéit au souffle intérieur, il se modèle sur un principe, il exprime une beauté immatérielle, qui ne lui appartient pas plus que le vin n'appartient à l'amphore. Il était but, il devient moyen. Evidemment son infériorité se traduira par une déchéance de la forme. Le Milon est moins beau que le Laocoon^ mais il souffre davantage. Si Tanliquilé avait fait le
Milon, malgré ce qu'il doit souffrir, elle aurait voulu le faire aussi parfait de formes que le Laocoon. Puget l'a fait sublime de douleur.
Ainsi, la science de l'art se déplace. Elle ne consiste plus à atténuer, par respect de la beauté physique, l'action de la douleur morale. C'est le procédé antique, tant vanté par Winckclmann et Lessing. Au contraire, elle prend îi {àche d'assouplir chaque forme et chaque détail de la forme au jeu du drame inlérieur. Le corps, moyen d'expression, dût-il se tordre et grimacer, il faut qu'il parle, il faut qu'il dise ce qui se passe au dedans. C'est au génie à fixer les limites. Faute d'avoir su arrêter à temps la déformation extérieure, l'art du moyen âge, trop souvent dirigé par des mains malhabiles, a été jusqu'à la laideur. Puget lui-même a osé quelquefois plus que ne le voudrait un goût délicat. Mais dans leMilon, comme dans les Cariatides, il garde la mesure. Image vivante de la douleur la plus terrible, le Milon de Puget n'en est pas moins beau.
Colbert mort, Louvois lui succéda, et l'un des premiers actes de Louvois fut de se souvenir de Puget.