‹ Pierre PugétChapitre 76 sur 232 · LA GUERRE DES DEUX PLANS · texte numérisé non relu

LA GUERRE DES DEUX PLANS

penser ainsi= L'intendant de Provence le Brel, les Forbin, ei d'autres nobles personnages, plus soucieux de la gloire de la province que des intérôls matéfiels d'une localité, patronnaient ouvertement le plan ovale. Au contraire, les échevins n'admettaient pas que la statue commandât la place, et, des deux plans, ils n'en approuvaient qu'un, celui qui se prêtait le mieux à la spéculation. Leur tort l'ut de ne pas jouer cartes sur table. Tandis qu'ils affichaient une stricte neutralité et une confiance aveugle dans le choix du l'oi, ils n'épargnaient rien, sous main, pour amener le triomphe du plan carré. Ainsi, on les voit accepter, comme porteur des deux dessins, François Puget, défenseur né de l'ovale, mais ils ont soin de lui adjoindre l'archivaire de la commune, Piosset, avocat naturel de leurs préférences. En même temps, ils écrivent à leur agent Villeneuve de soutenir à tout prix le plan carré. Celui-ci, en homme qui sait sa cour, a bien bien vile trouvé le bon moyen. 11 leur répond aussitôt :

Vous ne m'avez encore point tlonui'; (rortlrc pour la yratilication que h ville fait toutes les années audit seigneur ministre, ([uuiipie nous soyons dans le temps accoutumé. Néanniolus, pour le mieux faire entrer dans les très-humbles prières que je lui l'erai de votre part au sujet de ladite place et })our avoir plus lieu de lui parler, lui dirai ipie vous m'avez envoyé une lettre de chanye pour cela, et (pie, dés (pic j'en aurai receu la somme, la remettrai à son intendant, ainsi ipie j'ai toujours fait par son erdie. C'est pouripioi je vous prie de vous en ressouvenir, ou bien j'avancerai la somme.

le.

2/t2 IMKRllE PU G ET.

La lellrc de change ne se fit pas allendre : (juinze cents livres au ministre, cinq cents à son commis. Le plan ovale pouvait venir maintenant. Le terrain était préparé.

François Puget arriva à Paris avec son compagnon le 8 novembre. La ville lui avait alloué cinquante pistoles pour son voyage. Il voulut d'abord se faire babiller. D'ailleurs la cour était à Fontainebleau, d'où elle devait revenir à la fin de la semaine. C'est seulement ledimanche 16 qu'eut lieu la présentation. On espérait aller jusqu'au roi. a Mais Sa Majesté ayant pris médecine par précaution et demain allant à Marly, nous a fait dire, rapporte Villeneuve, qu'elle ne pouvait voir lesdils plans jusqu'à la semaine prochaine. » Il fallut donc se contenter du ministre, Colbert de Croissy. A la vue des dessins, celui-ci faillit oublier la lettre de change. Heureusement Villeneuve était là.

Ledit seigneur ministre, écrivait-il le lendemain, trouva les desains très-beaux et plus qu'aucuns qui ayent encore parus, principallcmcnt celui en ovalle, parce que tout le desain est en profd connue s'il esloit dans sa perfection tant pour le dehors que pour le dedans de la place dont est question, au lieu que celuy quy est carré n'est que simplement traisé (tracé) sans qu'il paroisse aucune chose de l'édifice qui en devoit faire rornenient, en sorte qu'après que nous fumes sortis de son cabinet, je fis semblant d'avoir oublié de luy parler d'une autre affaire afin d'avoir plus de liberté de luy parler et (jue Icd. sieur Puget ne s'en aperçut pas, je rcntray dans led. cabinet, et ayant expliqué aud. Seigneur qu'outre que la place carrée seroit pour le moins aussy belle que l'ouvalle, et qu'elle n'empecheroit point ragrandissenient du port toutes fois et quantes que

l'UÉSEM'ATION xVU RUI. Uo

Sa Majesté le désirera l'aire, que les maisons seroienl plus logeables et que le bastiment en couslcroit moins et par ces raisons la place seroit bientôt bastie, y ayant plusieurs particuliei's qui s'estoient présentés pour achepter des places à bastir, au lieu que pour l'ovalle il ne se présente personne, ce quy vous faisoit craindre que cet beau ouvrage ne demeura imparfait pendant un long temps...

Les raisons n'élaicnt pas absolument mauvaises, au point de vue de l'édilitc. Mais le procédé ne valait rien. Ainsi, les deux Marseillais admiraient en loule innocence les splendeurs de Versailles, pendant que Villeneuve faisait la leçon au ministre ! Le ministre promit de s'en souvenir et de préparer le roi, afin d'éviter toute surprise.

Laissons maintenant Villeneuve raconter la grande journée.

i9 novembre 1687.

.\ujourd'huy samedy, suivant Tordre de Mgr de Croissy, je me suis rendu à Versailles, sur les 8 heures du matin, accompagné de MM. Rosset et Puget. D'abord nous avons été chez ledit seigneur, et de là, sur les neuf heures, chez le roi. Sa Majesté nous a fait entrer dans son cabinet et pendant près d'une demi-heure elle s'est donné la peine d'examiner les plans et les desseins de la place Royale' que vous lui avez envoyés; elle a été charmée de ces dessins, les trouvant extrêmement beaux et plus particuliers que tous les antres ([u'on lui a déjà présentés de plusieurs endroits, et comme elle a autant de bonté pour ses subjects qu'elle a d'élévation et de naissance, elle a dit plusieurs fois en différents temps que si ces dessins étoient exécutés, il en coustcroit beaucoup à la ville, ,1e lui ai répondu que vous étiez très-heureux d'avoir pu faire quelque chose de distingué et qui peut lui [ilaire, ([ue vous n'attendiez (|ue son approbation pour celui qui lui phiiroit le plus pour le faire mettre incessamment à exécution et que vous vous feriez des jilaisirs les plus sensibles de surpasser mèinelesdils dessins s'il vous est possible jiour lui marquer d'autant plus l'amour ei le zèle que vous avez pour

-2 44 T'IERUE PL' G ET.

Sa Majesté. Dans le même temps, elle a dit qu'elle vous esloit bien obligée, mais qu'elle ne vouloit pas que votre zèle vous emportât jusques au point de faire des cboses pour sa gloire qui ])eut vous incommoder. Dans la suite, je lui ai remarque même par trois dilïéientes fois l'avance que Ton faisoit dans le port sans nécessité, que cela le rendoit irrégulier, qu'il y avoit plus de n('ccssité de l'agrandir que de le rétrécir, attendu sa petitesse, l'augmentation continuelle de ses galères, et d'autre part que les bâtiments des marchands à peine peuvent y contenir sans s'incommodtr les uns avec les autres et que s'il arrivoil un malbeur de feu on ne pourroit pas remédier au mal parce que les bâtiments sont presque joints les uns avec les autres. A quoi Sa Majesté a fait grande attention, et l'avant suppliée une deuxième fois de faire clioix d'un desdits dessins, elle a dit qu'ils esloient tous si beaux qu'elle avoit "peine à se déterminer, ladjoustant), ordinairement on n'est pas bien aise d'en passer par l'avis d'autrui. C'estoit à M. Puget à prendre la parole et à remercier Sa Majesté de la considération qaelle avoit pour les ouvrages de son père et esviter par ce moyen la censure desdits ouvrages; ce qui m'a donné lieu de prendre la liberté de dire à Sa Majesté que, si elle aimoit également lesdits dessins, les carrés seroient d'une plus facile exécution, qu'il y avoit déjà des particuliers qui s'estoient présentés 'a vous pour acheter des places, que les maisons seroient belles et commodes, au lieu que dans le dessin ovale elles seroient presque toutes en triangle, ce qui vous faisoit même douter de pouvoir mettre la place dans sa perfection aussi promptement que vous le désirez ; d'ailleurs que Sa Majesté et tous ses subjects trou" veroient un plus grand avantage en faisant la place carrée, parce que, dès que Sa Majesté auroit fait achever le nouvel arsenal, il y avoit apparence qu'elle feroit abattre l'ancien pour que la statue de Sa Majesté fût dans un lieu plus à découvert et plus facile à admirer et sa grandeur et sa magnificence, auquel temps on pourroit agrandir le port considérablement, ce qui seroit plus commode pour ses galères et Irès-avantagcux pour tous ses subjecis. Sa Majesté, après avoir dit que lesdits dessins estoient très-beaux, qu'il les falloit faire voir à M. Mansart et ayant donné l'ordre à Mgr de Croissy et à moi, messieurs de vous marquer qu'elle ne pouvoit pas être plus satisfaite de votre zèle, ensuite nous avons été chez Mgr de Croissy oij nous avons trouvé madame de Maintenon et plusieurs autres dames auxquelles ledit seigneur, ayant parlé de la beauté desdits

PRÉSENTATIOM AUX DAMES. 245

dessins et de Testime que Sa Majesté en avoit fait, elles ont souhaité les voir et toutes ont demeuré d'accord qu'il ne se pouvoit rien voir de plus grand ni de si nolile. Madame de Mainlenon y a adjouslc qu'elle appréhendoit qu'il n'y eust quelque obstacle causé par la grande dépense qujl falloil faire et en même temps elle a demandé si la ville avoit des fonds. Je lui airé})ondu en Normand, c'est-à-dire ni oui, ni non, mais que Sa Majesté aui'oit la bonté de vous permettre d'imposer sur vous-même une taxe convenable pour ladite dépense, m'ayant répondu qu'il ne se pouvoit rien de plus généreuy ni de plus honnête.

Ensuite ledit sieur Mansart étant arrivé chez ledit seigneur, il a vu les dessins, il a, trouvé que la place carrée seroit mieux par les susdites raisons dontjel'avois prévenu, ledit seigneur adjoustant d'autant mieux que messieurs de Marseille le souliaiteul pour le bien de l'État, qu'il falloit rendre la place droite étant un peu de côté, qu'il falloit retrancher les colonnes du bas et n'y faire que des pilastres et que, pour cet effet, il feroit un petit dessin, mais qu'd ne le pouvoit donner que lundi prochain à deux heures après-midi, ce qui m'a oliligé de revenir à Paris, avec M. Rosset, après néanmoins que Mgr de Croissy a eu la bonté de me promettre que le nouveau dessin ne seroit point présenté à Sa Majeslrsans me le communiquer, et même ([u'il feroit en sorte que Sa dit,: Majesté vous donne (comme je l'en ai prié), le vieux arsenal ou du moins la place pour pouvoir agrandir le port, parce que voici une occasion très-favorable et même y trouvant quelque disposition": L'incertitude où ji' suis que mon dit seigneur de Croissy me fasse advertir pour aller audit Versailles et que je n'aye pas le temps de vous écrire le premier jour de poste, fait que je vous fais la présente à l'avance, pour vous être envoyée en cas que je sois audit Versailles et, à mon retour, je vous donnerai advis de tout ce qu'il aura suivi, comme étant toujours plus le. .

Villeneuvf:.

Ainsi les dessins plnisonl ;m roi, m madame de Mainlenon, an minisliv; mais rinlei'vcMilion de Mansart vient lont gtller. Villenenve l'a jtiévenn, afin d'(Mi l'aire nnavoeal du }»lan canv, el le Iraîire,

na PIRRRK l'UGET.

mécontent de ce rôle passif, s'empare des projels de Puget pour les modifier, autant dire pour les détruire. Quoiqu'il ne fût encore que premier architecte, Mansart agissait déjà en futur surintendanl. Pouvait -il permettre qu'on remuât une pierre, même au fond de la Provence, sans y mettre la main? Quand Villeneuve sentit sa faute, il était ti'op tard. Grâce à ses finesses, celte journée poria à Puget et à la place royale un coup dont ni l'un ni l'autre ne devait se relever.

Quant cà François Puget, il ne voit rien. La majesté de Louis XIV l'a ébloui. Il en perd la tête jusqu'à se croire un personnage. Lui aussi écrit aux échevins, et il est curieux de comparer ses impressions^ à celles de Villeneuve :

Messieurs,

Je ne doute point que M'' 'le VilIe-neve ne vous aie fait savoir de la manière que le Roy a reseux et admiré les desains que j'ay eu l'honneur de luy présenter de vostre part. Il ne ceroit poin lion a ma bouche de vous dire toutes les louanges et l'estime que Sa Majesté en a fait. Sufit de vous dire qu'il est si satisfait du zèle que vous avés pour luy qu'il an aura une anliere reconoisance. Il n'a point vouleu se déterminé pour le quaré ]ii pour l'auvale. 11 a ordonné a M. de Croisi de les faire voir à M. Maiizar dont il les a treuvé fort bau et fort magnifique. L'androit lui a pareu si bau qu'il souèle en faire une pancée ; mes selon (moi) son projet ne ruisira pas. J'espaire, Mesieur, que vous aures satisfaction de vostre entreprize. Tous sens qu'ils ont veu les deseins disent qu'il n'on rien veu dans l'Europe de si magnifique. Je vous aseure, Mesieur, que c'è l'entretien de la Cour ; j'espaire que nous obtiendrons l'agrandissement deu porl ; ^e n'eparue pas mes soins et pêne pour se sujet, non point pour la gloire que j'en pourois espéré, mes un

MAiNSAUT. 2 47

])Iesir a moi mesme. Je vous prie, Mesieur, de me vouloir continuer riioneiir de vostrc estime an calilé de, Mesieur, vostre très unble et et 1res obeisant serviteur.

Page 1