‹ Pierre PugétChapitre 81 sur 232 · LE DOUX AGNEAU · texte numérisé non relu

LE DOUX AGNEAU

cabale qui agit... EsL-cc pas une chose jùloyable de voir une pauvre ville qui deburoit regorger de biens cslre engagée extraordinairement, pour avoir voulu chacun enrichir son amy el son parent? »

Laissons parler De Dieu, écho de Pugel luimême :

La mcsmc république (de Gènes) ayant apris que nosire Illustre devoit faire la figure équestre de Sa Maieslé Louis (juatorze, luy envolèrent pour présent et pour luy servir de modelle un des plus beaux chenaux qu'ils purent trouver. 11 auoit faict son modèle ou le lîoy cstoit monté sur un clieval cabré les deux jambes en l'air, qui auroil esté })ausé dans la superbe place Royalle faicle de son dessain pour estre bastie au fond du milii'u du poit dans le lieu nonuné la Canebiere, el quoy qu'il heust un contract passé auec les consuls de Marseille, qu'il heust faict les prouisions nécessaires pour led' houurage, sur quoy il auoit reseu a conte dix mile Hures, je me trouue bobligé de remarquer issy a la confusion des messieurs de Marseille, (piy est le lieu de sa patrie, qu'il a esté mesprisé jusques a faire casser le contract faict avec heux pour substituer un très grand ignorent nome Clerion, natif de Très, meschant sculpteur; sest infâme prosedé fust machiné et fabriqué par un des consuls norné Lagneau, quy auoit une maison dans le cours, lequel vouloit obliger mons' Puget de destourner la situasion de la plasse, gaster la belle simetrie du fons du port et la transposer du coslé des bastimens que Ion nome Ihostel de Malte quil auroit faleu abatrc, et pour(juoi? Sestoit par lambission que sa maison fust au point de veue de ladicle plasse; et par sest indigne prosédé ils se sont priués de se magnifique ouurage (jui aiu'uit lionnoré le Roy, la provinse et leur ville a la posteritlé...

Notés que pour le bel aspect que se fameux ouurage auroit faict au fons du port. Sa Mayesté auoit conseiity a la demolision de son arsenal ; toutes ses particullarillés sont 1res véritables (pie jai aprises de l'illustre offensé.

La maison de Lagneau esloit située a la fasade du cours quy auroit regardé le port sur la droite et non au milieu.

SuivanlDe Dieu, Agneau ne sérail pas seulement

256 IMERRI;; PUGET.

coupable d'avoir ravi à Piigul l'honneur de la ])lace Royale, c'est lui encore qui l'aurait éloijTîid de la statue équestre en suscitant CIcrion. Les i'ails, on va le voir, semblent donner raison à ce nouveau grief. Agneau nous apparaît décidément comme le bouc émissaire de toute l'affaire.

Le grand bruit mené à la cour par François Puget et par Villeneuve avai( eu pour résultat de donner l'éveil sur les projets des Marseillais. On en parlait dans ce monde d'artistes qu'entretenaient les travaux de Versailles. Or, parmi eux se trouvait un sculpteur provençal, Jacques Clérion, né à Trels en 1659, employé par les bâtiments du roi à faire quelques-unes de ces statues d'après l'antique dont on décorail les jaidins, et comme tel, placé sous la coupe de Mansart, premier architete. L'idée vintelle du chef ou du subordonné? Toujours est-il qu'au mois de mai 1688, Clérion adressa aux échevins un mémoire dans le^iuel il exposait ses titres et formulait ses propositions. Ses titres, j'ai bien peur que Villeneuve ne les ait résumés d'un mot : « 11 est un homme fort doux et d'une humeur toute contraire à celle de M. Pugel. » Uu'avail-il produit? Trois ou quatre copies, un Jupiter, une Junoii, une Vénm, et, de son invention, un Bacchus. L'idée de remplacer Puget, de la part d'un homme qui passait tous les jours devant le Milan et V Andromède, est une preuve suflisante de médiocrité. Mais

CLÉRION. 257

Clérion tenait par ses alliances à la nombreuse famille des Boulongne, qui tenait à la manufacture des tapis de la Savonnerie et à l'Académie de peinture. C'étaient là, à défaut de titres, des recommandations sérieuses. Aussi Villeneuve l'adopta-t-il d'emblée. Quant à ses propositions, il offrait de faire la même statue que Puget, le piédestal, les ' bas-reliefs, et il demandait cent cinquante mille livres.

Puget, on s'en souvient, n'avait point spécifié le prix de la statue équestre. Il redoutait celte entrave à l'expansion de son génie. Il voulait garder jusqu'au bout ses coudées francbes, persuadé qu'à la iin le roi, c'est-à-dire Louvois, saurait lui faire allouer le prix de son travail. C'est par celte lacune que les échevins le tenaient. Clérion disait son prix, ils pressèrent Puget de dire le sien. Puget déclara s'en référer au roi. Mais le roi laissait les échevins libres d'agir à leur guise et pour la place et pour la statue. C'est donc avec eux qu'il fallait débattre, et c'est justement ce marchandage avec des ignorants qui soulevait d'indignation et de dégoût l'àme du grand artiste. Il résista. On le fit assigner devan^ l'intendant Lebret, l'intendant le pressa. 11 fut inébranlable. Plusieurs conférences n'aboutirent à rien. Drapé dans sa dignité outragée, il ne cessait de répéter : « Ou la statue avec la place, ou rien, » Ou le prit au mot. Après tout, le contrat (]ui liait les

i>58 l-lKlil'.H l'Lt.KT.

échcvins à Piigel ne concernait que la statue. Puisqu'on ne pouvait s'entendre sur le prix de la statue, le contrat tombait de lui-même. Il ne restait qu'à le dissoudre. Une ordonnance de l'intendant Le Bret, en date de septembre 1688, prononça la dissolution.

Agneau triomphait. Le premier usage qu'il fit de sa victoire fut de marchander Clérion, et Clérion, ivre de joie, accepta un rabais de vingt mille livres. Mais, à la cour, on s'étonnait d'un pareil clioix Le ministre Croissy écrivit aux échevins pour leur conseiller de prendre en remplacement de Puget, Coysevoxou Desjardins. Un gentilhomme provençal, qui se trouvait à Paris, leur conseilla Uayolle. Tout valait mieux que Clérion. Les échevins répondirent qu'ils s'en tenaient à ce dernier, parce qu'il ferait l'ouvrage à Marseille, ce que ne pourraient faire ni Coysevox ni Desjardins. Et pour la place, ils s'empressèrent d'écrire à Niquet, ingénieur du roi en Languedoc, et à l'architecte Pierre Mignard, d'Avignon, les priant de venir indiquer l'endroit le plus favorable. C'était se jeter en pleine tour de Babel.

Puget évincé, Puget déboulé de ses prétentions à la place et de ses droits à la slatne, il semble que lout soit terminé pour lui. Mais à ce moment suprême, l'artiste se remue, et tout est remis en queslion. 11 a bien compris que le véritable champ

l'LiGKT A i'AllljS, 259

de bataille, c'csl la cour, el, coimne un général habile, il s'y rend en personne. Pour([uoi vieut-il si tard ?

La lettre suivante, retrouvée au milieu de la correspondance des éclievins de Marseille, va nous montrer quelles étaient encore, à ce moment, les illusions de Puget.

A F';ll■i^, ci; '2'6 sciitciiibiu 168<:i.

Mesieius

II est de mon devoir de vous faire asavoir de mon airivéu à paris, et aiant veu Monsei'' l'intendant à Aix, il ni'asura qu'on ne bougeroi rien de nostre entreprisse que je nusse parlé à Monseigneur de Colbert Croisy et mesnie quil en escrivoit encore par l'ordinaire. Sela matandri beaucoup le ceour (cœur) et je fus confus de son bonnesteté. le considéra encorre à niesnie temps le désir en gênerai que ma patrie a d'avoir lestatue du Roy de ma main, j'ay résolu, mesieurs, d'acorder le pris a cent sinquante mil livres de set ouvrage conforment (conformément) le contenu du contrai passé, à la réserve que sy, quant l'ouvrage sera en pied dans mon atelié, ne pouvoit tenir en pied, en y metant et aiustant encorre dix ou douze quintal desus entre le col du clieval et la figure, ne pouvauj suporter ledict pois, je ne pourois retourner faire un autre asay (essai) sans une considérable despance, despance capable a macabler, a ce cas je sorois obligé de faire le Roy et le clieval comme seux quon faicl à Paris, car je ne conseille pas de mètre rien soubs le vantre du cbcval, de cpielle manière qu'on le fasse, car nous pourions meln^ (pielque tropbee soubs h^ \ antre du clieval, si la machine ne poiKiit se soutenir, nus je ne lesliiueroit pas comme autrement. Voilà, Mesieurs, ce que je me suis pancé de vous donner

2(j0 PlEURl^ l'IGKT.

avis, en alandciit roniicur de voslre responce je suis avec lous mes respects,

Jlesieurs,

Vostre 1res humble et très affetinc et bien ohéisant serviteur,

r. FUGET.

Irrl malin j'ariva le 24 de corant. Je me iiiest en estât (|u'on me présente au Roy, car il se (sait) que je suis arivé à Paris.

« Le lioi sait que je suis à Paris, » n'csl-ce pas là un mol sublime? Ce qui ne l'est pas moins, c'est la candeur de ce vaincu qui ne veut pas voir sa défaite, sa conilance dans ses concitoyens qui le trahissent, l'attendrissement qui lui saisit le cœur dès qu'on le paye d'une bonne parole, et snrloul la foi inébranlable, la foi absolue du génie en lui-même et en son œuvre dont il s'amuse à discuter les détails d'exécution, alors que l'idée même lui échappe. Combien cette àme d'or allait se trouver dépaysée à Versailles, parmi les courtisans ignorants de son nom, au milieu des intrigues habilement oui^dies de Villeneuve et de Glérion ! En vain il s'agite pour arriver jusqu'au roi. Le roi, qui sait qu'il est à Versailles, ne daigne pas le recevoir. En vain il présente placets sur placets, mémoires sur mémoires; le ministi^e arrête tout au passage, et remet tout à Villeneuve, le vrai roi en cette affaire. Les lettres de Villeneuve, longues, minutieuses, passionnées, sont comme le procès-verbal de cette grande inforlune. On y suit le pauvre homme pas à pas, on compte ses déboires,

l'UGET ET CLÉRION. 201

on le voit passer inaperçu dans la foule, parloiil rebuté, traité de visionnaire, relégué au plus bas avec les hommes à talent. Pour le peindre tout entier, Villeneuve a trouvé un mot qu'il répète soiiveni comme la plus sanglante injure. C'est, dit-il, un liomme « particulier. » Lisez original, personnel, absolu, lisez impossible.

Aussi qu'arrive-t-il ? Las de voir revenir à chaque conseil cette interminable affaire de Marseille, le roi se fâche tout de bon. Il accorde Clérion aux échevins, puisqu'ils le veulent, et Clérion ose apposer sa signature sur le même contrat qu'a signé Puget. Villeneuve le presse, et Clérion fait un modèle qui ravit d'aise Villeneuve. Il est vrai que pour lui la question se réduit presque à une question d'écurie.

Ledit s' Clérion après qu'il a fait son modelle quy est de la liaiiteur de trois pieds, je Tay desja fait voir à quatre cscuyers dWcadéuiie de mes amis, tous m'ont dit que c'estoit un très beau ouvrage et singulier ; je l'ay aussy fait voir à Monsieur le Marquis de La Marthe qui s'entend très-bien aux chevaux. Il en a aussv o^lr très satisfait, et dès qu'il aura achevé le feray voir et examiner par M. r.irardon, sculpteur ordinaire du Roy et qui a inspection sur tous les autres pour sçavoir s'il y aura quelque chose à augmenter ou diminuer, et ensuite le feray voir à Mgr de Croissy et même ii Sa Majesté, sy ledit seigneur le trouve h propos, après cela ledit modelle sera moulé pour estre porté a voslrc maison de ville et vous estre présenté afin d'avoir voslre agrément.

Le s' Clérion, écrit-il encore le l" décembre , va faire mouler la statue qu'il a fait, a cause de la([uellc je l'ay fait voir a plus de vingt personnes de calilé et très-connoisscurs an >\ bien qu'a des escuyers d'académies, comme aussy a Monsieur de Fourville, Ions lesquels ils en ont été Irès-satisfails; en effet je vous assure

2{V2 PIERRE vue. ET,

sans (lé^aiispmcnt que vous nurcz une aslnfue des p!u^ bollos ot des pins parliinlièrcs.

El quelques jours après, Clérion pari avec son modèle pour le présenlcr aux échevins et s'implanler enfin sur le sol même de son rival.

Mais ces fails accomplis n'enlamenl pas la sérénité olympienne de Pugel. 11 se regarde toujours comme le maître de l'alfaire. Appuyé parLeBrel, par Vauvré, l'inlendant de Toulon, par Forville, gouverneur viguier de Marseille, il ne peut croire à une trahison du roi. Les échevins délivrés de sa présence font les braves. Mais ils ont peur : a II faut se tenir sur la défensive Il est bon de ne pas presser l'affaire, » parce qu'on croirait la communauté plus riche qu'elle n'est. En effet, juste chàliment du ciel, voici un arrêt du conseil qui frappe Marseille d'une contribution de 80,000 livres en remboursement de ce qui est dû en reste aux propriétaires des maisons démolies pour la fortification du fort Saint- Jean et l'agrandissement de l'arsenal des galères. C'est Vauvré, qui, indigné de voir les échevins lésiner avec Puget, qu'il aime, leur a joué ce joli lour, ]>ar rintermédiairc de Seignelai.

François Puget, qui commence à savoir sa cour et qui a reconnu la puissance de l'intrigue, imagine d'opposer auxmenées deYilleneuved'au!res menées, à ses démarches d'autres démarches. 11 rédige des placets, il présente des pétitions. Ces! eiiire eux un

Page 1