PUGET ET VILLENEUVE
jeu do cache-cache. Villeneuve est-il à Versailles? les Puget ne bougent point. S'il tourne les talons, les placets de pleuvoir. Alors le commis de Croissy se hâte de l'avertir, et il accourt pour arrêter les placets chez le ministre. Sa mauvaise humeur, surexcitée par la lutte, lui dicte d'interminables lettres, vivant tableau de cette cour de Versailles, où s'agitaient, entre les jardins et la chapelle, sur un escalier, dans un corridor, les intérêts les plus grands et les plus petits de la France. Dans ce manège d'antichambre Villeneuve est passé maître. Familier avec tous les couloirs, tous les degrés, toutes les issues, il grimpe àto.us les étages et gratte à toutes les portes, il connaît tous les commis. Au contraire, Puget s'y perd. Au milieu de la foule des courtisans, il a cherché des hommes de son bord. Où les trouve-t-il ? Non point parmi les artistes de l'Académie de peinture ou de sculpture, tous plus ou moins jaloux de son génie, mais, Villeneuve nous l'apprend, parmi les musiciens, les laquais et les marmitons de cuisine. Son fils a peint les courtisans de cette grande infortune. I^e tableau est au Louvre, on y reconnaît le marmiton Lulli, Quinault, et d'autres. Si Molière vivait encore, il serait de la bande.
Les Puget imaginent une démarche décisive. Ils montrent au ministre une lettre «signée de plusieurs jt.irliculiersde Marseille, par laquelle ils marquent
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qu'on ne veut point il'jiulros ouvriers qu'eux.» Villeneuve déclare la lellrc fausse, elle ne peut être que l'œuvre de quelque misérable, puisque les échcvins seuls ayant le pouvoir de régir et gouverner la ville, tout le reste doit être compté pour rien. Alors sa fureur ne connaît plus de bornes. Ces Puget sont des fous, des visionnaires, qui manquent à toutes les convenances, qui parlent tout haut, dans cette cour où l'on parle tout bas, « sans se mettre en peine s'ils commettent toute une ville, » 11 dénonce leurs Cl témérités, » leurs « menteries, x> leurs a insolences. » Bien plus, ramassant l'arme de Basile, il représente Puget comme un homme incapable (et le Milon était à Versailles !), comme un génie usé (et le bas-relief d'Alexandre et Biogène l'attendait encore sur le chantier). Que dis-je, Basile? c'est Tartuffe se redressant contre ceux qui lui disputent le terrain de la cour, et criant aux Puget :
C'est à vous d'en sortir.
11 ne se contente plus de les traiter de fous et d'incapables : comme Tartuffe, il les appelle des « séditieux. » 11 ne lui suffit plus de les combattre : comme Tartuffe, il veut les chasser. Aux petites maisons, ces passionnés de l'art et de la gloire ! Comme Tartuffe, il a son exempt sous la main et il sollicite des échevins « Tordre de les faire arrè-
UN COUP DE CHAPEAU. 26.j
1er. » Pnget à la Bastille ! il lui manque cette auréole.
Sur ce lamentable voyage de Puget à la cour, il nous reste un témoignage moins suspect que celui de Villeneuve. Le grand artiste reçut l'hospitalité chez un de ses compatriotes, le sculpteur De Dieu, ainsi que ce dernier nous l'apprend lui-même au début du mémoire dont j'ai cité quelques passages. «J'eus l'honneur, dit-il, de le loger chez moi pendant sept ou huit mois avec madame son épouse, qui étoit une sainte femme, ayant cet avantage de le posséder et d'avoir des conversations ensemble. » Mais, non content de posséder Puget et de le faire causer. De Dieu le suivait ; il s'attachait à ses pas. Ce n'est plus par ouï-dire qu'il parle, c'est comme témoin oculaire.
Je diray isy une particularité quy se passa clans Trianom, près Versailles, dans le temps que Monsieur Puget vint à Paris; j'eus l'honneur de le conduire à Versailles, où estant arrivé, il souhaitta de saluer Monsieur Le Nostre dens son appartement, lequel estoit intendent des Jardins du Roy et conteroleur de ses bastiments, avec quy il auoit fait une très grande amitié. Mais ne l'aient pas trouvé chés luy, ou il opprist qu'il estoit aléavecle Roy a Trianom, il y fust ; mais on luy refusa rentrée de la grille, a cause que Sa Majesté avoit donné ordre de ne laisser entrer personne. Le portier fist sauoir a Mous' Le Mostrc que Mons' Puget souhaitoit de le saluer. 11 ne manqua pas de venir prontement a la grille, ou ils se tirent des amitiés resiproques ; mais aient grande volonté de luv faire voir tous les appartemens, après auoir un peu ruminé sur se sujet, il lui dit tout d'un coup : « Je m'en vais demander au Roy la permission de vous faire entrer. » \\ l'obtint fasilement et le fist entrer. J'eus l'avantage de l'a^îcompagncr. Monsieni' Le Nostre le
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fist passer soul)S un grand vestibule soutenu par des grandes colonnes de marbre groupées de deux en deux, et le fisl enirer dans un niagnifliqne salon où le Roy jouoit au billard, qui est a rcntiVe de la galerie qni va aux aparteniens. Le S' Le Nostre rnarcboit premier, et Monsieur Pugel le siiiuoil en faisent une profonde reveranse a Sa Majesté. Le Roy liiy list l'honneur de luy tirer son chapeau, et il suivit Monsieur Le Kostre qui luy list voir tous les beaux apartements quy estoient tons meublés magnilfiquement de disferente couleurs, et tous de disl'erente manière. Mous' Le Nostre le fist sorlir par le mesme salon, mais le Roy estoit rentré. Il ne fustpas plulosl arrivé dans la cour du chaleau, que plusieurs grands seigneurs et des officiers des bastimens Fentourerent ; où Monsieur Mansard, qui estoit pour lors parvcneu a la sur Intendense des balimens, après la mort de Monsieur le marquis de Vilaserf*, plusieurs de ses messieurs firent beaucoup de questions a Mons"' Puget tochent la figure équestre du Roy pour Marseille, a quoy il respondist en pou de mot sur l'iniustice que sa patrie luy avoit faicte ; sur quoy Mons' Mansard luy dict que, s'il vouloil faire ladite figure pour le prix que Clerion la deuoit faire, qu'il luy en feroit donner la préférence. Alors se sentent offensé luy respondit : « Saches, Monsieur, que je ne fais de comparaison qu'avec un cavalier Laiegarde et un cavallier Bernin. » Cette response finist la conversation et me fist un très-grand plaisir que je luy témoigné en particulier, et qui faict voir la mauvaise foy de sesl architecte, quy tire par se moien un lâche tribut, prive le Roy des belles houvrages des plus grands hommes, pour s'en attribuer tout l'honneur, pour paroître indignement supérieurs sur seux (pii ont incomparablement plus de meriltes qu'eux; mais s'est la misère de se temps.
Bougerel, à la prière duquel De Dieu se décida à rédiger ses souvenirs en 1726, rapporte exaclemenl l'anecdote pi^écédenle. De plus, il cite un autre trait qu'il dit tenir de la même source.
M' le marquis de Louvois surpris d'apprendre par Puget lui-
* Ceci est une erreur de De Dieu que Bougerel a répétée. Mariette la rcMve ihns son Abecedario. Mansart ne devint surintendant, en remplnenmont de Viilacer. qu'en 1098.
ORGUEIL LEGITIME. 2o7
même qu'il n'éloil pas content de ce qnele Roi lui avoit donné, lui demanda « ce cp'il souhaitoit des statues qu'il feroit dans la suite.» « Je demande, dit Puget, que Sa M. me les paye selon leur valeur. » — Le ministre on parla au Roi. « Il faut, répondit-il, que Puget s'explique plus clairement. » M' de Louvois le pressant de lui dire plus précisément ce qu'd souhaitoit ; Puget, à ce fpi'on assure, lui demanda une somme très-considérable. « Le Roi n'en donne pas « davantage à ses généraux d'armée, » répliqua le ministre. — « J'en conviens, répondit Puget : mais le Roi n'ignore pas qu'il peut trouver facilement des généraux d'armée dans ce nombre d'excellents ofllciers qu'il a dans ses troupes; mais qu'il n'est pas en France plusieurs Puget. »
Rapprocliez ces mots, ces anecdotes, ces lettres, voilà riiomme. Je le répète, à Versailles c'était un homme impossible. Rien de plus opposé à la discipline hiérarchique de cette cour, qu'une telle personnalité, aussi indépendante, aussi entière, aussi orgueilleuse, si l'on \eut : mais il est de légitimes orgueils. Placez Puget dans une répul)lique italienne, un petit Etat allemand, ou une ville libre de Hollande, il y trônait en génie souverain, il prodiguait a son pays les merveilles d'un art souple et fécond. Pourquoi se laissa-t-il séduire au prestige du Roi- Soleil ? Pourquoi, au lieu d(M'estcr àGènes, écoulal-il 1;) voix de Colbcrt qui l'appelait à Toulon pour l'y enterrer? C'est que Puget avait un cœur de citoyen et un cœur de sujet. Provençal, il aiiuait la patrie provençale. Français, il était lier de son roi. 11 crut peul-etre que Marseille, la vieille cité municipale, lui oflViraitun lhéàtreli!)re, analogue à celui de fièiies. il s'imagina (pu^ Louis \1V trailerail avecliiidemajesiéà
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majesté, de génie à génie. Désabusé trop lard, il sul (lu moins garder intacte sa double fidélité, Marseillais, il retourna mourir à Marseille. Sujet du roi, il accepta les amertumes de la volonté royale. Avant de quitter Paris, il vint s'incliner devant ce monarque qui l'avait honoré d'un couj) de chapeau, et il partit heureux, car Louis XIV, en lui donnant une médaille, lui dit : « Allez, monsieur Puget, et travaillez toujours pour moi et me faites de belles choses comme vous savez faire. »
Quelques mots suffiront pour terminer l'histoire de la statue équestre. Une question d'argent l'avait entravée dès le début. Une question d'argent l'arrêta net. Déjà les échevins cherchent les moyens dilatoires. Le nouveau contrat avec Clérion leur pèse. Le zèle de Villeneuve les effraye, ils s'efforcent de le modérer, il ne faut pas qu'on les croie trop riches. L'affaire entra alors dans sa période décroissante. Les successeurs d'Agneau ne songèrent qu'cà la précipiter. Villeneuve rugissait toujours et bondissait soùs les coups réitérés de Puget père et fils. Mais déjà son rôle était fini : celui des procureurs commençait. A la diplomatie succédait la procédure. Puget, de retour à Marseille au mois de janvier 1689, cita les échevins en appel contre la cassation de son contrat. Ceux-ci le citèrent en répétition des sommes payées. Puis vint Clérion qui les citait en garantie.
Il était l'éservé au glaive de Mai's de trancher ce