‹ Pierre PugétChapitre 88 sur 232 · P. PUGET · texte numérisé non relu

P. PUGET

La hds-vdM d'Alexandre et Diogène n'en arriva pas moins à Paris ; mais les nombi^eux raccords qu'on y remarque prouvent qu'il eut à subir des avaries assez graves. Une fois remise dans les magasins du Louvre , on l'y laissa , sans qu'il pût accomplir sa dernière étape de Paris à Versailles. 11 demeura là, à peu pi^ès ignoré, jusqu'au jour oii l'appropriation des salles des antiques permit de lui faire une place. Aujourd'hui, fixe contre un des murs de la salle Puget, il se trouve admirablement exposé. Et cependant ce n'est pas encore là ce que Puget aurait désiré pour son œuvre. Il l'avait conçue et composée en vue de la lumière extérieure. Aussi désignait-il comme l'emplacement le plus favorable

' Los éditeurs ilos Archives de l'art français, on puhliaul celle lettre, ont donné la leçon que je reiu'oduis ; mais je lirais plus volontiers : « DilTicilenicnt on en pouira avoir du niesnie, estan les intentions du Roy qu'il les agrée. »

288 PlERhE PUGET.

la i'a(;adc du cliàlcau de Versailles. Alors {loul-èlrc un rayon de soleil, lomljanl de haut derrière la lèle d'Alexandre eût projeté son ombre sur le Diogène. Cet acteur essentiel, dont Eugène Delacroix a signale l'absence, Puget ne l'avait pas oublié, mais il l'ai tendait de la collaboration de la nature.

SEPTIÈME PAiniE PUGET CHEZ LUI

Après avoir suivi Puget à travers ses douleurs et SCS gloires, il nous reste à Tenvisager sous un point de vue nouveau, trop négligé des historiens. Le grand artiste nous attend chez lui, pour s'y montrer dans le déshabillé de tous les jours, dans l'intimilé du tête-à-tête. Ce n'est, si l'on veut, qu'une lumière incidente. Mais c'est une lumière, et, de l'angle étroit où elle nous oblige à nous placer, elle éclaire les recoins obscurs d'une vie dont nous n'avons vu que les dehors. Gardons-nous de laisser perdre le rayon qu'elle projette, car c'est un rayon de la vérité.

Sans la vérité, où va riiistoirc? Sait-on ce qu'i'sl devenu Puget entre les mains d'un écrivain brillant

2!)l) l'IKIilll': l'UGKT.

dont riuKii^iiiiiliou se complaît sur les liiiiiles de la vérité et du lève? L'Iioiiitiic que nous venons d'étudier lient une Irop grande place dans le siècle de Louis XIV pour qu'il soit possible de l'y méconnaître. M. Miclielet l'a compris. Mais, laute de s'éclairer à ces hujnbles lueurs qui s'échappent de la poussière des documents, M. Miclielet en est arrivé, d'induction en induction, à faire de Piiget Faiitithèse vivante de Louis XIV. Cet artiste, dont les sentiments chrétiens et monarchiques s'attestent par toutes ses œuvres, par tous ses actes, par toutes ses lettres, il le dresse sur un piédeslal fantastique comme un vengeur providentiel chargé de raconter à la postérité les hontes du grand règne. Si Puget a sculpté les Cariatides, c'est que son cœur saignait à la vue des ministres protestants que la persécution enchaîna au banc des galères. Or, les galères étaient à Marseille, tandis que les Cariatides sonl à Toulon, et ces prétendus martyrs, terminés en 1656, ont précédé d'une treniaine d'années la révocation de l'édit de JNantes. Si Puget a sculpté VÀndronièdc, c'est pour perpétuer le souvenir des enlèvements d'enfants et de jeunes fdles opérés par les dragonnades. Transformer Perséc; en dragon, parce qu'il porte un casque, il n'y a là (pi'une illusion puérile. Mais quel rapport possible entre la délivrance d'Andromède et la caplivilé d'une nouvelle convertie ? D'ailleurs, nous l'avons vu, bien que V Andromède

l'UGET ET M. MICllELET. 291

porlc la (laïc de 1G85, Puget avait conçu des l'année 1678 ce madrigal de marbre en l'honnemdes amours héroïques. Enfin, arrivé à la guerre de 1695, M. MicheleL s'écrie : « Le seul liislorien ici, c'est le Puget, le grand solitaire de Toulon... Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna un projei. Etrange et violente satire, qui, à coup sur, ne put être goûtée. C'est le petit Alexandre que l'on voit au Louvre, galoj)ant sur une montagne de chair humaine... Je ne connais aucun monument qui plus fortement morde au cœur. » Ces lignes étranges me justilienl d'avoir raconté, avec une telle abondance de détails, l'affaire de la statue équestre. On sait qu'elle devait s'élever cà Marseille, et non à Toulon ; on sait comment Puget l'avait conçue. U Alexandre, œuvre secondaire et d'une authenticité douteuse, n'en donne aucune idée, bien qu'il rappelle un projet indiqué dans la lettre à Louvois de 1685. L'artiste qui inscrivait sur le piédestal de la statue équestre : Louis le Grand en tout, n'était pas près d'y placer un monstre, mais une idole.

Sans aller aussi loin que M. Miclielet, d'autres historiens n'ont pas moins défiguré Pugcl, en n'acceptant de sa vie que les événements qui l'assombrirent, à l'exclusion de ceux qui ont pu l'égayer. Les letlres de ses deiiiières années, doni j'ai donné le texte, semblent, en effet, autoiiser lescummen-

2'n l'IEliliK l'IliKT.

la ires les plus inûlaiicoiiquus, si l'on vciiloii lirui- (les eonséqiicnces Irop rigonreiiscs. Pugel.se plaint sans cesse, donc il est malheureux. Pugel réclame de l'argent, donc il est pauvre. Puget parle de s'expatrier, donc il maudit une pairie qui le laisse mourir de faim et de misère. De là, à nous le représenter mendiant un morceau de pain sur les escaliers de Versailles rongés par ses larmes, il n'y a qu'un pas. Et grâce aux habitudes que le roman a peu à peu infiltrées dans notre littérature, ce pas est bientôt franchi. Plus d'un écrivain savourera avec volupté l'antilhèse du grand homme et du pauvre diable, et le public trouvera un plaisir amer à pleurer sur un héros de mélodrame.

Que ne puis-je prendre par la main tous ces historiens fantaisistes, et les mener chez Pugel! Car il a un chez sol, le misérable 1 Que dis-je? il en a bien plusieurs. Allons d'al)ord à Toulon. On vous y montrera au coin de la rue de Bourbon, une grande et grosse maison, en bonnes pierres de taille, connue sous le nom de maison de Puget. Un acte notarié, en date du 8 août 1072, établit que Louis Anthelmc, bourgeois de la ville de Toulon, avait vendu l'année précédente au notaire Arnoux, une maison « regardant d'un costé seur la rue de Bourbon et de l'autre seur celle ditte du Molle, avec le fons dans lequel il avoit faculté d'avancer jusqu'à l'alignement de la maison voisine, moyenent le prix et somme de 9,500

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