‹ Pierre PugétChapitre 90 sur 232 · MAISON DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

MAISON DE MARSEILLE

air (le douceur très-agréable. On devine sans peine la destinalion primitive de cette statue, devenue aujourd'hui un ange qui porte les fonts baptismaux. Les altérations subies par l'épiderme du marbre attestent qu'elle est restée longtemps exposée aux injures de l'air. N'oublions pas un détail caractéristi(pie : sur le sol où posent les pieds du jeune garçon on voit gravée une grande fleur de lis. Évidemment ce n'est point là un ange, c'est un génie, le geniiis loci du jardin d'Ollioules, Audessus du bassin de son jardin de Fongale, Puget avait placé le Faune du château Borély. De même, il voulut embellir la fontaine de son jaidin d'Ollioules, et c'est à elle qu'il pensait lorsqu'il traçait sur y appui-main de la collection Âtger ce distique, inscrit peut-être aux pieds de la statue :

Casta placent superis : pura cuiii veste venite, Et manilnis puris suinite fonlis aqiiam.

Propriétaire h Toulon, Puget l'était encore à Marseille, et il l'était doublement, à la ville, et à la campagne. Sa maison de la rue de Rome, qui existe encore, se compose d'un rez-de-chaussée avec entre-sol, de deux étages et d'un al tique. Comme dans toutes les constructions de Puget, le premier étage, le piano nobile, est f.ccusé iivcc un soin particulier. Les fenêtres, plus grandes, portent seules vMi ornement d'iircliitectiire. Celle de la

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i'arade antérieure s'ouvi'c siiiiin l)alconà haluslres el se couronne (l'une sorte de fronton tronqué. C'est toujours l'ordre rustique qui forme la base, composée du rez-de-chaussée et de Tentre-sol ; sur celle base s'élèvent des pilastres embrassant les deux étages et surmontés d'une corniche. La configuration du terrain concédé à Pugel par les éclievins de Marseille à l'époque de l'agrandissement ne permettait pas une construction d'une parfaite régularité. On n'y pouvait élever qu'une de ces maisons bizarres, contraires aux lois de l'art, que les embellissements du nouveau Paris nous ont rendues familières. Puget a eu l'esprit d'utiliser le pan coupé pour en faire la façade principale, et cette façade étroite, il l'a conçue selon les règles et le goût de Bramante. Il y a quelque quarante ans, l'attique a été détruit el la corniche rognée. Le maçon chargé de réparer l'habitation allait poursuivre son œuvre, c'est-à-dire raser lescbapilcaux, les pilastres et tous les ornements d'architecture qu'il déclarait n'être que des nids à poussière, quand M. Faui'is de Saint- Vincent, savant archéologue de la ville d'Aix, et ami du propriétaire, arrêta ce vandalisme sans objet. On voit encore sur la façade la niche circulaire où Pugel avait placé un buste du Sauveur avec cette inscription : « Salvatop. muixdi, miserere nobis.» Le couronnement de la fenêtre principale portait aussi ces mots : « Nul bien sans peine. » Double

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aveu d'une Ame toujours tourmentée, mais toujours fidèle. Puget avait la foi robuste des grands esprits du dix-septième siècle, Corneille, Pascal, Nicole, Arnaud, Racine; il l'affichait sur sa maison, il nommait le consolateur de ses peines. Dans une cite commerciale, la fortune d'un artiste faisait quelque peu scandale. Puget la justifiait en disant tout haut les auteurs de son bien : Dieu d'abord, et le travïiil.

Non loin de sa maison de ville, Puget possédait à Marseille une autre habitation, ce que les Romains nommaient une villa suburbaine, ce que les Marseillais appollenl une bastide. C'est k son retour de Paris, après l'affaire manquée de la statue équestre, en 1090, qu'il en commença la construction. Il semble que ce génie blessé ait ol)éi alors à un sentiment égoïste , un conseil de femme peut-être (il s'était remarié depuis peu d'années). Au lieu de travailler pour des ingrats, pourquoi ne pas jouir en paix do ce que l'on possède ? Ses concitoyens méprisaient son génie et lui marchandaient la gloire. Puisqu'ils n'estimaient que la richesse, il ferai! montre d'opulence et les forcerait au respect.

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Lo l)as reliel iVAlexaitdre cl lïioijève fiil un momcnl d(';laissc ol 1(î jiavillon de Foiigale s'éleva rapi- (lemenl sur la colline du môme nom. 11 n'cxisic plus, mais un plan de Marseille nous permcL d'en donner la descriplion. La situation en était des plus heureuses. Le lorrain, d'une supeificie d'environ 3 liectares et d'une largeur de 52 mètres, escaladait en droite ligne les pentes roides de la colline. Dans le bas passait le chemin dil de Saint-Giniès. Là s'ouvrail le portail. Des deux côtes, un petit corps de logis ; au milieu, une chapelle dont la façade était de marl>re blanc, avec un portique et un dôme ; puis, une double rampe conduisant à la vigne. Une allée la traversait el aboutissait à une fontaine surmontée d'une statue de marbre, le Faune du châleau Borély. On se trouvait alors sur une première terrasse : Puget s'y était construit, de chaque côté, un atelier. Un perron en fer à cheval donnait accès à la seconde terrasse, ombragée de deux grands arbres devant riiabilation. De ce point élevé, le regard embrassait un magnifique panorama. On découvrait la vieille ville, le ])ort et les terrains encore vierges de maisons que l'agrandissement venait d'englober dans la nouvelle enceinte. Ainsi, du haut de sa terrasse, Puget pouvait compter les édifices dont il avait enrichi sa ville natale , depuis les maisons du cours Saint- Louis jusqu'à la halle, depuis son logis de la rue de

MEUPLES ET TAULEAIX. 2i)!i

Rome jusqu'au dôme de l'église de la Cliarilé, sans parler de l'hôtel de ville qui faisait briller au soleil l'écusson de marbre des armes du roi.

L'habitation occu})ait toute la largeur du terrain. En façade, elle ne présentait qu'un rez-de-chaussée ; mais par derrière , la hauteur de l'entablement avait permis de pratiquer un petit étage. Un pavillon central, couronné d'une conpole, et deux ailes latérales, faisaient saillie. L'architecturedevait reproduire les motifs favoris de Puget, pilastres, corniche saillante, consoles, etc. C'était, suivant l'i/z/irtnach de 3Iarseille, de Grosson, c( un pavillon à la romaine,» et Dargenville ajoutea un petit palais d'un fort bon goût. » Quanta l'intérieur, VInveîitaire dressé quelques jours avant la mort de Puget ne nous en laisse rien ignorer. Au lieu de placer ici le texte de ce document, hérissé de barbarismes, je vais le réciter, en cicérone bien appris, an lecteur qu> voudra visiter avec moi le pavillon de Fongate.

Entrons. Dès le premier pas nous savons chez qui nous sommes. Yoici d'abord le grand salon d'honneur éclairé par les jours de la coupole. Tous les murs sont couverts de lalileaux. A gauche, en dessus de porte, le portrait du doge de Gènes, ,1.-B. Lomellini, celui probablement pour qui l'ut faite la statue de Vierge de l'oratoire de Sain\ Philippe deNéri. Puis, une copie du grand poitrail delà belle Paola Adorno, manpiise Brignole, peint

")Oo l'iKr.ni' piîC.FT.

pnr van Dyk, dont l'original t;sl à Gencs; un tableau do Cigoli, Nolre-Seujnf'vr lavant les pie(h à ses apôlres ; — une ébauche de Puget lui-même, la Nativité de ISotre-Sciçineur ; — un tableau en longueur, de la main d(; liibora, Gain et Ahel ; — le portrait du frère d'un échevin de Marseille, Guillaume Betille, peint par <-< Joannis Roze, escolier do Vandig, » celui que Soprani nomme Giovanni Piosa d'Anvers. (Guillaume Betille élail échevin, en 1672, lorsque Puget obtint l'adjudication de la halle) ; — un portrait de van Dyk, « original du sieur Lanselot Flamand, » un peintre inconnu ; — la copie du portrait équestre de Jules Brignole, peint par van Dyk à Gênes ; — le portrait de la signora Inuréa, copie d'après van Dyk; — enfin, audessus de la porte d'entrée, un tableau original du Tintoret. Pemarquez encore six petits paysages chinois sur vernis noir. Aux angles du salon se dressent deux colonnes de marbre de porlemine^ noire supportant deux têtes de marbre par le cavalier Bernin. Quatre hancs de noyer, un lit de repos, une table noire ri l'italienne couverte d'un ta})is turc, forment l'ameublement. Une chaise de noyer curieusement travaillée sert de sup})ort à un vase de marl)re de Milan. Enfin admirons ensemble une armoire ou garde-robe de bois de poirier sculpté et

* l'orleiiiinc, porleinim', \tc\d-èUv jjortoriiw [Aeportor).

MEUBLES ET T.VBLEAUX. 501

(lécoïc fie marqueterie, chef-d'œuvre de Carava(|ue, un ami et un élève de Puget. N'csl-ce pas là vraiment le logis d'un grand artiste, qui s'entoure de toutes ses affections ? Il a rapporté de Gênes les portraits de ses bienfluteurs, copiés sans doute de sa propre main, et il les groupe autour du portrait de van Dyk, pour lequel il professe un légitime enthousiasme.

A main droite s'ouvre un petit salon, la salle à manger, simplement meublée de douze chaises : six en poirier noir garni de vache, à la génoise, six en noyer garnies de maroquin du Levant; ajoutez-y six pliants cà l'italienne et une table de noyer noir avec un tapis turc. De quoi recevoir dix-huit convives. Une autre table occupe l'entre-dcux des fenêtres; elle est couverte d'un tapis de moquette et surmontée d'une glace d'environ 2 pieds de haut garnie de soie. Contre les murs, encore des tableaux : le portrait du marquis Spinola, copie de van Dyk, une copie d'après Mario de Fiori, un tableau de fleurs du même, un Ecce Homo d'après van Dyk, et deux ouvrages de Puget, le Baptême de Notre-Seicjneur ci la Famille de Jacoh.

A gauche du salon se trouve la grande chambre de parade. Le lit a belle apparence avec ses courtines de taffetas bleu et de fine serge couleur aurore, ses couvertures d'indienne, et ses trois matelas de fine laine. Les chaises sont en bois noir, garnies de la-

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pisserie, « à la mode du leiiips. » JI y en a douze grandes et qualrc petites. Les .'iiitres meul)les à l'avenant : une table de marqueterie de marbres précieux, le pied façon ébène; une g-laco également encadrée de bois noir; un tapis de moquelle sous une autre table qui porte le groupe cVAndromède en terre grasse dorée. Voilà certes un ameublemenl de haut goût. Les tableaux y répondent: en dessus de porte une Sainte Madeleine du Cangiage (Luca Cambiaso, peintre génois); à la place d'honneur, un Baptême deNotre-Seigneur d'après Annibal Carrache, et, tout autour, quatre cadres plus petits, un dessin original d'Annibal Carrache, un dessin dePuget, un Crucifix du vieux Bassan, une copie du Saint George dû Raphaël. Puis viennent un Saint Paul ci un Saint Charles Borromée du Pordenone ; un paysage du cavalier Philippe Angcli, dit le Napolitain; un Père éternel, de Cigoli ; un Saint tenant uneécuelle, duGaravage; un dessin de Benedetto Castiglione; une Tète de minte Madeleine, de l'Albane; un Saint Jean-Bajitiste a)i désert, du Schedone; une Bacchanale, de Puget, et enlin diverses copies, le portrait du marquis Spinola couvert de son armure, d'après van Dyk ; un Crucifix, d'après le même; un Philosophe, d'après Ribera ; un Enfant prodigue, d'après Annibal Cairache; un Tobie ensecelissant les morts, d'après « M. Bourdon ; » une Madeleine, d'après le cavalier Bernin. Toujours ce

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UM'rihlc Beriiiii dont les lauriers troiibleiU le sommeil du maître, toujours Gênes, toujours les peintres delà couleur et de l'effet, et toujours, mêlées cà ces souvenirs d'Italie, les œuvres de Puget lui-même, l'admiraleiir de tous, le contemporain de plusieurs. Deux autres chambres complètent l'appartement. L'une n'a que six chaises simplement garnies et deux ébauches de la main de Puget, un Cliiist, et V Éducation d'Achille chez le centaure Chiron ; l'autre est la chambre à coucher de Puget : un lit de serge avec deux matelas et une paillasse lui suffit; six chaises de bois tourné, deux garde-robes de noyer et une glace de Venise, composent tout le mobilier. Mais cette chambre a le privilège des choses intimes, c'est là que se conservent le dessin du vaisseau la Reine et le dessin du baldaquin projeté pour l'église de Carignan. C'est là que le maître a placé la copie de sa Vierge du palais Garega exécutée par Veirier. Là se trouve encore, selon l'expression deVInve7itairc\ « un peu de bibliothèque,» bien peu, en vérité : la Bible, la Vie rn^lhiue^ un tome de la Vie des Saints, les « Epîlres dorés de Guenare, » le Vo}ja(jc de saint Louis à la terre mhite, et le Philostrate^ c'est-à-dire les Images ou tableaux de plate peinture des deux Plùlostrate, nus e)i français par Biaise de Vigenere. Paris, 1014. Les murs sont couverts d'armes, collection précieuse, où l'on ne compte pas moins de six

arquebuses, quatre corps decuirasse, deux en écaille cl deux c( à la mode, » deux sabres damasquinés « des plus rares, » deux pistolets de munition, un pistolet à grand ressort à raiili(|ue et deux gibecières, l'une « à nostrcjnodeetraulreà laturqueze.» L'inventaire énumère avec la même exactitude « rbustancille » de la cuisine et de la cave et les meubles des deux petites chambres du deuxième étage. Puis il nous conduit hors du logis principal, dans ces deux ateliers qui ouvrent de plain-pied visà-vis le pavillon, mais qui se prolongent sur la terrasse inférieure. L'un, orné d'un paysage duGuaspre, de deux copies d'après leGuideet Annibal Carrachc, d'un portrait d'Henri 1\ , et d'un portrait du père de madame Puget, renferme un lit garni de toile blanche, six pliants, deux petites tables et «unbas-ivlief de marbre d'environ 7 pans d'hauteur, 4 pans 1/2 de largeur, destiné pour le roy, du prix de 80,000 livres. » C'est la Peste de Milan. L'autre atelier est une forge ; on y serre en môme temps tous les outils du marbre et l'on y voit une des dernières œuvres du maître, une «médaille du roy en marbre fin, » placée aujourd'hui au musée de Marseille. En sortant de ces ateliers, il ne nous restera à visiter que l'écurie. Car M. Puget roule carrosse. Il possède une calèche « garnie de ses hustensilles, couverte de vache noire, son impériale du mesme; » mais il n'a pour le traîner qu'un coursier bien modeste dont il

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prend soin d'indiquer le prix : a Un ];ourri(]uc d'environ six ans, couttc quatre escus. »

Enfin, au-dessus de la fontaine du jardin, se dresse, ainsi que je l'ai dit, la statue du Faune, aujourd'hui placée au château Borély. Comme l'Esclave de Michel-Ange que l'on voit au Louvre, le Faane est une de ces œuvres de premier mouveinenU, jetées sur un hloc de marbre dans toute l'imprévoyance, dans toute l'étourderie de l'improvisation, si bien que le marbre a fait défaut h l'artiste. En vain, lorsqu'il s'est aperçu du défaut de matière, a-t-il forcé ses raccourcis, réduit ses proportions, comprimé sa figure, il a vu qu'il n'arriverait pas au résultat voulu, et, après un dernier coup de marteau, il a laissé là, au lieu d'une statue achevée, une puissante ébauche de marbre. Une petite maquette en terre cuite a conservé la première idée du Faune : le personnage y a les proportions ordinaires. Dans le marbre, c'est un homme trapu, tordu sur lui-même comme le tronc d'un vieil arbre, un véritable homme des bois : la tète retournée, il regarde par-dessus son épaule, et, tirant de sa flûte tuyautée une chanson rustique, de l'œil et de la voi^ il appelle quelque sauvage Amaryllis. Au milieu de la vigne de Puget, sur le bassin de sa fontaine, le Faune inachevé semblait répéter sans écho l'appel dédaigné du paganisme.

:m M ERRE l'I'GET.

Tel était le [)a\ill(»ii du Fungaic. Tel était Piigol chez lui.

Si inainlenant l'on se reporte aux lettres lamentables citées plus haut, on comprendra que les ministres aient fait longtemps la sourde oreille avant d'accorder les sommes hypothétiques réclamées par Puget, A l'entendre, l'extrémité de ses affaires va le forcer de s'expatrier. Mais que le ministre interroge à ce sujet le gouverneur viguier de Marseille, celui-ci pourra lui répondre que le malheureux artiste est mieux logé et mieux meublé que lui, et que, pour aller de sa maison à sa vigne, il promène sa calèche aux yeux des Marseillais ébahis.

C'est au milieu des richesses et des loisirs du pavillon de Fongate que l'infatigable vieillard, après avoir achevé V Alexandre, travailla à son dernier ouvrage, le bas-relief de la Peste de Milan. Suivant Bougerel, il l'aurait commencé pour M. de La Chambre, curé de Saint-Barlhélemi, à Paris, c'està-dire qu'il en aurait lui-même rapporté la commande en 1G89, Le curé mourut sans doute peu après; car, en 1604, Puget eut l'idée de proposer son œuvre au roi. 11 écrivait à quelqu'un de la cour, Bontems ou Villacerf :

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