MORT DE PUGET
rant aux fins les témoins soussignés d'en astre memoralifs et nous notaire de luy en donner acte que luy avons concédé pour servir ainsy que de raison. Fait audit Marseille dans la maison dudit testateur sise en sa propriété dans la nouvelle enceinte cartier de Fongate, en présence de François Caravaque sculpteur, Jacques Massetti ouvrier en marbre, Joseph Boyer maistre masson, François Bernard aussy esculteur, Pierre FeissoUe maistre menuisier, Jean-Baptiste Falcou aussi maistre masson et Guillaume Gameau tous dudit Marseille et y résidans, témoins requis et signés avec ledit testateur.
P. PuGET Jacomo Mazety F. Bernard
F. Caravaque L. Boye P. Feissolle
Jean-Baptista Falchou G. Gameau
— Reykier
Enregistré au Grofl'e 15 a Marseille, ce 28 déceinhre 1694.
Trois jours après cet acte important qui fixait SCS dernières volontés, Puget mourut, à l'âge de soixante etdouzeans. La chapelle de Fongate n'était pas en état de recevoir ses dépouilles; François Puget les fit porter dans l'église de l'Observance, el c'est là que fut dressé l'acte de décès.
M. Pierre Puget, aagé d'environ soixante-dix ans, homme excellent en peinture, arcliitecture et sculpture, est mort le 2 décembre 1fi94, numy des sacremens et a été ensevely aux pères de l'Observance le même jour, présent messire Antoine Geoffroy, clerc, et Claude Bevons, accolite.
Signé : Geoffroy, clerc; Bevons; Geoffroy, curé.
On chercherait en vain à Marseille la tombe do Puget. Le couvent de l'Observance a disparu. La petite chapelle que le vieil artiste s'était préparée comme un abri suprême a disparu. Ses ossements sont devenus poussière et de ce» le jxnissière il ne
530 PIERRE Plir.ET.
reste rien . C'est le crime irrémissible de la France. Ouand nous demandons où sont les dépouilles de nos grands hommes, un seul mot répond à lout : la Iiévolution. Et, cependant qui mérilait mieux de trouver grâce devant la tempête populaire que ce fils du peuple, cet ouvrier de génie, endormi dans sa gloire depuis un siècle, inoffensif après sa mort autant qu'il l'avait été durant sa vie? La profanation l'a traité on roi.
Aujourd'hui, une statue se dresse en son honneur sur une place de sa ville natale. Expiation tardive et dérisoire. Marseille n'a eu qu'à pi'èler le terrain. Pour suppléer à l'insuccès des souscriptions publiques, il a fallu qu'un banquier de Paris vint faire cadeau de cette image de pierre aux concitoyens du grand Puget.
La grandeur de Puget éclate dans sa vie autant que dans ses œuvres. Chez lui, du moins, ainsi qu'il arrive souvent, le caractère ne dépare pas le génie. L'homme vaut l'artiste.
L'artiste, nous le connaissons maintenant sous les aspects multiples de son génie hasardeux. De lout temps on a été prodigue d'éloges envers l'auteur du Milan, de \ Andromède et du Diogène. Puget
({ÉSUMÉ. 551
peintre était resté dans l'ombre. Et cependant, s'il n'avait fait que des tableaux, Puget mériterait encore une place honorable parmi les artistes de l'école française. Dessinateur, sans rivaliser avec Poussin, il est de la ftimillc. Il a plus de nerf que Vouet, plus de distinction que Le Brun. Coloriste, il égale Valentin par la force, il le surpasse par la richesse. Comme la plupart de ses contemporains, il n'a de français que le nom : l'Italie lui a tout donné. Mais ce qui, chez les autres, est impuissance originelle ou habitude d'éducation, n'est chez lui qu'affaire de tempérament. Provençal d'origine, il naissait à moitié Italien. Lorsqu'il le devint tout à fait, seul peut-être entre ses compatriotes, il osa compléter Bologne. Elève du Corlone, il ne ferma les yeux ni sur Gênes ni sur Venise, ni sur le Corrége ni sur van Dyk. Ses qualités d'emprunt se relèvent d'ailleurs par une exécution personnelle qui suffirait à lui faire une originalité. Réunissez le Portrait et le Salvator mundi du musée de Marseille, le Sommeil de Jésus du château Borély, V Annonciation du grand séminaire d'Aix, la Sainte Famille de M. de Saporta et la Sainte Cécile de M. Malcor, l'auteur de ces tableaux n'est pas un maître, mais à coup sûr c'est un peintre, et un peintre bien trempé.
Toutefois, il faut le reconnaître, devant la palette et la Idile le génie de Puget se contient. Il ne jireiid son vdl que devant le ciseau et le marbre. Alors
l'aigle bris(3 sa coquille. L'âme se répand, passionnée, fougueuse, endolorie. Peintre, il traite avec talent les sujets d'une grandeur tempérée ou d'une grâce décente que la religion lui fournit. Sculpteur, ce n'est plus le même homme. Il crée le sujet et l'œuvre. Il tire de ses entrailles un trésor de vie dont il anime la matière. Ame inquiète, esprit agité, cœur exalté de compassion, piété attendrie, orgueil dévasté, soif d'opulence et d'apparat, sensibilité fébrile toujours en éveil, il a beau sourire, il souffre, il gémit, il pleure, et, sous ses larmes brûlantes, le marbre se creuse, se tord, se pétrit. V Hercule, les Cariatides, le Saint Sébastien, la Conception et les Vierges de Gênes, le Milon, V Andromède, le Diofjène, la Peste de Milan, rien de tranquille, rien de satisfait, rien d'olympien. La violence dans le repos, la beauté dans la douleur, la passion dans la sainteté, la pâmoison dans l'amour, la rage dans l'agonie, le mouvement dans la mort, le drame, toujours le drame, et toujours la vie dans la matière, une forme sensuelle, une chair frémissante, un souffle qu'on voit, comme on voit le vent sur les blés. Il n'y a plus ici un peintre, ni même un sculpteur. L'homme écrase l'artiste. Marbre, bronze, pierre, bois, argile, tout lui devient un moule oh il jette son moi, et dans ce moi l'on sent vibrer l'humanité.
Sa seule fête fut la décoration navale Devant ces
L'AKTISTK. 333
façades de 20U mètres carres, il devient tout autre. Il s'épanche, il se prodigue, il s'ouvre sans effort, il s'épanouit jusqu'au sourire. Il semble que la résistance du marbre, en le provoquant à une lutte pénible, le tienne sous le joug de la douleur. Le bois des vaisseaux ne lui demande rien, que des ordres. Les ouvriers sont là, prêts à obéir. Une plume est son ciseau. L'art tout entier se prête à ses caprices. Architecture, statuaire, bas-relief, ornement, le maître peut toucher à tout, et il ne s'en fait pas faute. Il assouplit les lignes, il couvre d'un voile d'or les nudités charmantes, il marie les fleurs et les amours, il fait flotter, au gré de la brise de mer, les chevelures, les étoffes et les guirlandes ; sa fantaisie évoque les nymphes et les satyres, les tritons et les néréides, toutes les chimères, toutes les gaietés du paganisme; pas un coin du navire qui ne s'anime, qui ne rie, qui ne grimace, qui ne s'illumine d'art et de soleil. C'est la Reine ^ c'est le Monarque , c'est le Soleil-Royal , c'est la Trompeuse, c'est la Bouffonne. Le poëte des larmes a disparu. Le poëte du faste trône, heureux et fier, au milieu des magnificences d'une marine vraiment royale.
Architecte, il eût réalisé les mêmes merveilles s'il avait pu bâtir })Our un roi. Il ne construisit que pour l'économie. Ses œiivres de pierre paraissent pauvres à côté de ses ouvrages de marbre. Mais ses
534 l'IKKI'.K IMJOMT.
r(3V(;s, S(!S[)r()jols, sesj)lans, ses dessins, le. iiiniiticiil aussi large et non moins opulenl. Mai-seille lui tloil les belles dispositions de ses rues et le })rincipe d'une décoration alors sans précédent en France, si ce n'est à Paris. Supposez I*uget chargé de bâtir Versailles, il en eût fait quelque chose comme le palais Pitli, un édifice puissant, d'inu; architecture fièrc et robuste. Sa Halle^ sa chapelle de la Charité, sa façade des Chartreux, ses maisons de Toulon cl de Marseille suffiraient pour sauver de l'oubli le nom d'un autre architecte. Mais surtout, lorsqu'il imagine des monuments de détail, des baldaquins, des autels, des custodes, alors reparaît cette profusion de génie décoratif qui est comme le lit naturel de ce fleuve.
Voyez-le maintenant penché sur une feuille de vélin. Un graveur n'y promènerait pas la plume avec plus de netteté et de souplesse. Dessinateur de marines, Puget est encore un artiste à part, sans ressemblance avec le peintre, le sculpteur et l'architecte du môme nom. Ses Tempêtes, ses Combats de galères, ses Vues de vaisseaux en rade ou en pleine mer, ont la vigueur, la délicatesse el le piquant de vastes eaux-fortes. Le Louvre en possède plusieurs ; mais, au lieu de les exposer, il les garde en portefeuille, comme si ces vélins dessinés par une main française ne valaient pas au moins les croquis ma- . ritimcs du Hollandais van de Velde !