L'HOMME
l'ai courez le calalomie de l'œuvru de Pu^cL vous verrez s'y déployer l'arliste à quatre faces que je me suis efforcé d'éludier. Dans chaque catégorie vous trouverez assez de productions remarquables pour laire lionneurà quatre individus différents. Et cependant toutes sont sorties de la môme main. Les caractères divers qui les distinguent ne s'expliqueraient pas si l'on ne connaissait la nature intime de l'homme.
L"liomme, nous l'avons vu agir. Ce n'est pas seulement en style de notaire que les documents se nomment des actes. Les œuvres reçoivent l'expansion du génie. Les documents gardent l'empreinte de la vie active. Il semble que ces vieux papiers soient comme les pièces dont se composent certains modèles anatomiques : on les enlève feuille à feuille, et chaque feuille enlevée met à découvert un nouveau dessous, un ressort caché, un mystérieux principe d'action, jusqu'à ce que, de découverte en découverte, on arrive à saisir le secret même de la vie, qui est l'àme du système humain. Chez Puget, le système a des complications infinies. Mais d'abord, les souvenirs de De Dieu soulèvent la première couche. Puis, les prix faits et les quittances laissent à nu quelques boursouflures de répidernie. Les lettres des intendants de la marine montrent le muscle saignant. La correspondance deséchcvins découvre les libres les plus secrètes du système nerveux. Avec les
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lellres de Pugcl lui-même cl son TestameiH, la cliarpcnle osseuse aj)paraît. On aperçoit ehaque oi'gane à sa place: le cœur grand, fier et tendre; peu de fiel, beaucoup de bile; uncerveau brûlant et quelque peu brûlé; des humeurs noires abondantes, opaques; un sang chaud, généreux, prodigieusement vif et prompt ; le reste médiocre : la vie délaissant les grossièretés de la matière pour affluer à ces points délicats où l'ordre physique n'a de valeur que par l'ordre moral, comme l'éponge par le liquide qui la remplit. Un souffle puissant anime toute la machine appuyée sur deux ressorts : le génie et le caractère.
Bougerel a essayé de peindre Puget d'après les papiers domestiques, c'est-à-dire les notes de famille et les souvenirs cpars de contemporains vieillis. Il y a dans le portrait plus d'un trait de complaisance qu'on reconnaîtra à première vue ; il y a aussi de précieux détails, et, en somme, un ensemble d'un grand intérêt.
Puget, dit-il, joignoit toujours l'application et Tattention à une pratique exacte : il n'entreprenoit'jamais un ouvrage, qu'après avoir long- temps médilé son sujet ; il se renfermoit pour y penser trestranquillenicnt, et pour ne mettre rien dans son ouvrage qui ne fût conforme à la belle nature, au vrai, ou au vraisemblable. On trouvoit tout dans son lieu naturel. Après avoir passé ainsi quelque temps dans une espèce de solitude, et rangé dans son esprit tout son dessein, il le suivoit exactement, comme s'il eût eu un modèle. Pendant qu'il travailloit, il n'aimoit pas "a être interrompu, pour ne pas perdre ses idées méditées, et corrigées dans son esprit. Ce qui
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faisoit (lire aux personnes ijui tiUoient chez lui par curiosité, qu'il éloit impraticable, parce qu'il ne vouloit voir personne pendant son travail, pour no })as dissiper son esprit extrêmement attentif à ce qu'il faisoit 11 aimoit la compagnie hors de ce temps-là : il avoit du gont et de l'amour pour tous les beaux arts ; il ne vouloit rien ignorer : il n'avoit besoin de personne pour ses outils; c'étoit lui qui les faisoit tous. Il entendoit la musique, il cbanloit et touchoit des instruments; il pinçoit sur-lout très-délicalcmeut le luth. Son esprit étoit solide, et capable de tout. 11 étoit bon ami, exempt de cet esprit intéressé, «jui ne peut être que la source de la bassesse et de la dissimulation, et d'une sordide complaisance. 11 fut d'une droiture que rien ne put ébranler ; l'homme du monde le plus sincère, et le plus ennemi de tout déguisement. 11 étoit fidèle à tous ses devoirs envers Dieu, ses tableaux de dévotion, ses fondations, et une infinité d'autres actions sont un assez solide témoignage de ce que j'avance. Ceux qui l'ont fréquenté ont trouvé en lui un véritable ami, un excellent ouvrier, appliqué, infatigable, un homme du meilleur conseil; toujours disposé à faire honneur à sa famille, à sa patrie, à .ses amis par des ouvrages qui ne mourront jamais. Je ne déguiserai pas cependant que tant de vertus et tant de talents étoient mêlés avec quelques défauts; qu'il étoit extrêmement vif, impatient, brusque, colère : mais ces ombres ne faisoient que relever davantage ses vertus et ses bonnes qualités.
Le tt^moignage de De Dieu confirme Bougercl : « Ce grand homme estoit voué d'une 1res grande vertu, sans aucune ambition de son suprême savoir, mais d'une grande humilité par la crainte de Dieu. )) La vertu, la })iété, la crainte de Dieu, j'insiste de nouveau sur ce point, et sans intérêt de secte : au dix-septième siècle, on n'est pas embarrassé pour trouver de grands esprits chrétiens. Mais c'est qu'en vérilé, sans celle haute vertu chrétienne, in moitié du caraclèrc de Pugel reste ine\})licable.
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D'une pari, il est (oui orj^ncil^ lout passion, lout colère; d'autre part, il est tout obéissance et lout soumission. Jamais, ni à l'arsenal de Toulon, ni dans l'affaire de la statue équestre, la violence ne le pousse jusqu'à la révolte. Après s'être bien débattu, il s'arrête. Il accepte la volonté du roi. Sans doute il conservera un petit regain de rancune, il continuera à réclamer pour ses intérêts lésés : l'homme persiste, mais le chrétien s'avoue vaincu et se résigne à sa défaite. Ce n'est pas la disgrâce souriante deFénelon. C'est, comme dans la tempête de Tibériade, l'apaisement tumultueux des flots sous la main du maître.
Ce qu'une nature aussi contradictoire dut souffrir, on le devine. Puget souffrit toujours, il souffrit partout, et jamais il ne souffrit sans crier. Chose bizarre ! un autre sculpteur, un homme de notre temps, Simart, nous a montré le même spectacle d'une àme d'artiste dévorée par le travail latent de la douleur. Mais Simart souffrait en mélancolique, Puget en rageur. Simart luttait contre le tempérament de son génie, Puget ouvrait la porte au sien. Simart s'abreuvait de ses larmes au milieu d'une gloire combattue par d'affreux malheurs domestiques. Puget avait la gloire et il avait le bonheur. Il s'était fait de ses propres mains une existence riche, enviée, libre et dominante, et il souffrait. Le fait est certain, on ne peut le me-