PI K H R H QUI ROULE
ce respect exquis, profond, sincère, que Beliamare avait pour mademoiselle de Valclos, revenant brusquement au tutoiement paternel avec la petite ingénue de sa troupe, vous peignent, je crois, dans leur ton vrai, les hauts et les bas de l’esprit des histrions intelligents. J’en fus frappé ce jour-là plus que je ne l’avais jamais été ; je venais d’entendre l’irrévocable vérité dans toute sa candeur, et ce qui vous surprendra peut-être, c’est que je n’en fus pas douloureusement affecté. Un convalescent n’a pas de vives impressions ; on dirait qu’il n’a qu'un but, qui est de vivre, n’importe à quel prix, et puis .j’avais sincèrement renoncé à Impéria en offrant mon cœur à la comtesse. Je me serais méprisé, si la moindre irrésolution avait justifié les soupçons blessants de mon inconnue. Même après la rupture tacite que ces soupçons avaient amenée entre elle et moi, je n’aurais pas trouvé délicat de revenir à mon premier amour. Je me jurai donc de ne plus être pour Impéria que ce qu’elle voulait que je fusse, son frère et son ami. Je donnai au sentiment qu’elle m’inspirait les noms de tendresse et de reconnaissance. A vingt ans, on accepte audacieusement et de bonne foi ces trans-
actions impossibles : on se croit si fort ! on a l’orgueil si naïf !
Quand je pus sortir démon lit, Imperia me quitta ; le lendemain, que je passai sur un fauteuil, au coin d’un petit feu doux, elle revint, et, sans ôter son chapeau ni son manteau, elle me tint compagnie pendant l’après-midi. J’étais assez fort pour causer sans fatigue, et je désirais beaucoup savoir la situation pécuniaire de Bellamare. Ce que j’avais entendu me faisait penser avec raison qu’elle n’était pas brillante. Je demandai s’il avait fait de bonnes affaires en Belgique et en Hollande.
— Non, me dit Imperia, tout au contraire :
notre tournée avec toi avait été assez fructueuse ; mais, aussitôt que Bellamare a quelque bénéfice entre les mains, l’amour du mieux s’empare de lui. Tu sais qu’il rêve toujours de faire de l’art tout en faisant du métier, et puis il est si généreux I II se hâta donc d’augmenter nos appointements à tous et d’engager Mercœur, qui est inférieur à Lambesq, mais qui est payé plus cher parce qu’il est père de famille. De même pour Camille, qui ne vaut pas Lucinde, mais qui ne vil que du théâtre. Les recettes ont baissé, la vie est chère dans le Nord. C’est en
vain qu’Anna,' Léon et moi, nous avons remis dans la caisse de Moranbois, à l’insu de Bellamare, le surplus d’appointements qu’il nous avait forcés d’accepter. La saison finie, il a fait honneur comme toujours à tous ses engagements ; mais nous sommes arrivés ici avec rien, et, si je n’avais eu un assez bon lot de mes guipures à vendre, toujours à l’insu de Bellamare, qui ne connaît jamais exacte ment la comptabilité de Moranbois, j’ignore comment nous aurions pu vivre. A présent, nous som-
mes sûrs de payer nos chambres et le restaurateur. Léon a été à Blois chez son ami, que tu connais, je crois, et qui lui prête une somme que Bellamare accepte. Il accepte toujours parce qu’il trouve toujours moyen de rendre, et, quand il a rendu, il recommence à n’avoir plus rien ; c’est comme cela depuis si longtemps que sa sérénité n’en est jamais altérée, et que nous nous habituons à partager sa confiance.
Je me promis de mettre aussi un de mes billets de mille francs dans la caisse, et je continuai à questionner. Bellamare avait de grands projets pour l’été; il voulait sortir de France, où nous avions trop de concurrents, et disait que, le français étant
PIEHKE QUI HOULE
la langue universelle, si les bans comédiens mouraient de faim chez eux, c’est qu’ils n’avaient pas le courage de voyager. Le soir, ce fut à Moranbois de me tenir compagnie. Je voulus lui remettre mon offrande, il la refusa. On pouvait, disait-il, s’endetter un peu avec Léon, qui était destiné à recueillir un riche patrimoine et qui n’était gueux que parce qu’il lui plaisait de l’être ; mais on savait très-bien que je n’étais pas en situation de soutenir de mon argent l’entreprise de Bellamare. Beilamare était toujours content quand , au bout de l’année , il joignait les deux bouts, et, selon Moranbois, Bellamare avait raison.
— Pourvu, disait-il, qu’un homme vive en travaillant honnêtement, qu’importe qu’il n’amasse point ? Les meilleurs et les plus sages sont ceux qui réussissent à se tenir juste au-dessus de la misère. Ils n’ont pas le souci de posséder, de conserver, de placer, de faire valoir. La responsabilité vis-à-vis des autres suffit bien pour tenir en haleine un honnête homme, sans qu’il soit besoin d’v ajouter cette stupide responsabilité envers soi-même qu’on appelle l’esprit de conduite et qui vieillit tout à coup les gens mûrs. — C’est le tintouin de
gouverner leurs monacos, me disait Moranbois dans son langage imagé, qui leur fait pousser le ventre ' et pourrir les dents. Le patron — c’est ainsi qu’il appelait Bellamare — sera toujours jeune, parce qu’il ne fera de crasses ni à lui ni aux autres. II ne dépensera pas sa verdeur à se faire un palais pour loger la pomme cuite qu’il sera dans vingtcinq ou trente ans d’ici. Je vois tout le monde parler d’amasser pour ses vieux jours, comme si on était sûr d’avoir de vieux jours et comme si on devait désirer d’en avoir ! Le joli calcul de se manger le sang tout le temps qu’on en a, pour avoir de quoi se nourrir quand on ne sera plus qu’une ordure bonne pour le reliquaire du chiffonnier 1 On dit aux insouciants : « Vous demanderez donc l’aumône quand vous ne pourrez plus travailler ? » Moi, je réponds que les paysans travaillent la terre jusqu’au jour où on les y colle, et qu’on n’y est ni plus ni moins bien collé, qu’on ait un drap de batiste ou un torchon pour linceul.
Malgré mon adhésion à cette haute philosophie, j’insistai pour qu’il me fût permis de faciliter à Bellamare et à ses amis le moyen d’occuper et d’utiliser agréablement leur jeunesse d’artistes.