‹ Pierre qui rouleChapitre 9 sur 14 · PI K R RE QUI H OU I.E · texte numérisé non relu

PI K R RE QUI H OU I.E

votre belle et bonne àme. Restez ainsi, c’est ainsi que je vous aimerai, comme une sœur aime son frère, comme une mère aime son enfant, puisque vous êtes encore un enfant. Un mot, et je cours à la Haye, j’explique tout à Bellamare, et nous travaillons habilement , délicatement , résolûment pour vous. Je vous amène Impéria, je vous marie, et alors je me fais connaître. »

Cette lettre m’écrasa. Je compris que j’étais perdu. Mon inconnue était la plus vaillante, la plus généreuse des femmes, mais elle était femme.

J'avais eu tort d’être sincère ; elle se méfiait de ma confession, elle ne croyait plus en moi. Elle me renvoyait à Impéria; ce que j’avais failli écrire à celle-ci, elle me l’écrivait sans remords : Portezvous bien! c’est-à-dire : aimez qui vous voudrez. Altière et superbe dans le romanesque, elle y cherchait le grand rôle et ne daignait pas descendre à la lutte. Elle ne voulait pas m’aider à me débattre contre une rechute possible, se donner la peine de guérir quelque regret mal étouffé. Elle avait eu l’énergie de s’offrir, elle n’avait pas celle de conquérir.

En me rappelant tout ce que j’avais entendu dans la chambre bleue, je reconnus que sa démarche exprimait et contenait ce mélange de courage et de prudence. Elle avait voulu savoir si j’avais le cœur entièrement libre, si elle pouvait s’en emparer sans danger ; elle ne permettait pas qu’on me parlât d’elle avant d’assurer ce point essentiel. Sans doute Bellamare l’avait satisfaite à cet égard, et elle n’attribuait alors mon refus qu’à la fierté modeste d’un pauvre diable épouvanté d’un rôle audessus de ses moyens ; c’est pourquoi elle m’avait écrit cette adorable lettre qui m’avait vaincu, moi ( et qui la laissait planer au-dessus de moi dans la force sereine de mon magnanime attachement.

J’aurais dû comprendre, j’aurais dû me taire et faire agir le sincère et délicat confident de nos amours. Je n’avais pas osé lui livrer mes secrets, à cet excellent Bellamare ! Il était trop près d’Impéria. Il lui eût peut-être laissé deviner que je l’aimais — ou que je ne l’aimais plus.

Que devais-je répondre à la comtesse? Je ne sais, mais je ne pus lui rien répondre. J’essayai vainement. Chaque élan d’amour, chaque protestation de sincérité que je tentais de formuler m’en-

fonçait plus avant dans le bourbier de l’humiliation. Je ne trouvais plus en moi la force de la convaincre; avec sa confiance, la mienne s’était envolée. Elle me traitait d’enfant irrésolu, presque d’enfant menteur; je me demandais si elle n’avait pas raison, si elle ne voyait pas plus clair en moi que moi-même. Comment écrire ou parler quand on sait que chaque mot donnera prise à un soupçon bien établi et systématiquement raisonné? Il me sembla que j’étais vis-à-vis d’elle comme j’avais été devant le public, lorsque, à chaque parole glacée de mon débit, je croyais entendre chaque spectateur me répondre : « Mauvais histrion ! tu ne sens rien de ce que tu exprimes ! »

Je ne répondis pas, c’est-à-flire que j’écrivis vingt lettres, trente peut-être, et que je les brûlai toutes. Et, chaque fois que je brûlais, j’étais content, je me disais :

— N’entame pas une lutte où tu seras vaincu.

Quand même cette femme t’aimerait assez pour te délivrer de l’effroi d’un mariage disproportionné et pour se donner à toi, elle se reprendra à un moment donné ; elle est la plus forte, parce qu’elle est la plus calme, parce que son rôle prime le tien

et l’écrase. Tu l’aimeras passionnément, follement, avec les orages de la jeunesse et les fautes de l’inexpérience. Toujours généreuse de parti pris , elle t’écrasera de sa douceur, de son oubli, de son dédain peut-être ! Non, cent fois non ; arrache-la de ton imagination, et, si la séduction de son initiative est entrée dans ton cœur, broie ton cœur plutôt que de l’avilir.

Je me tins parole, je n’écrivis plus. Je me replongeai en désespéré dans le travail. Je m’abstins de tout plaisir, je m’interdis le spectacle, on ne me revit ni sur les banquettes ni dans les coulisses de l’Odéon. J’acquis, non pas beaucoup de connaissances, mais beaucoup de notions, et je reconnus avec un plaisir mêlé de terreur que j’apprenais tout facilement, que j’étais propre à tout, c’est- 'adire peut-être propre à rien. L’hiver s’écoula ainsi. Je ne pensais plus à Impéria, je me croyais guéri d’elle. Aux approches du printemps, je sentis du trouble dans ma tète fatiguée, des vertiges et le dégoût des aliments. Je n’y voulus pas faire attention. Au mois d’avril, les petits accidents s’étant répétés, je fis une grande course au soleil dans les environs de Paris, croyant me rafraîchir le sang

par un violent exercice. Je me mis au lit en rentrant, j’avais une fièvre cérébrale.

Entre le sommeil et le délire, je ne sais ce qu’il advint de moi. Un matin, je me rendis compte d’un grand accablement. Je reconnus ma chambre. Je crus y être seul, et je me rendormis avec la conscience de vouloir dormir. J’étais sauvé.

Je rêvai, des images nettes remplacèrent les fantômes sans forme et sans nom qui m’avaient roulé avec eux dans le chaos de la démence. Je revis Impéria. Elle était dans un jardin plein de fleurs, et je l’appelais pour la répétition, qui se faisait dans un autre jardin, à côté. Je me soulevai et je l’appelai d’une voix faible. Je rêvais encore tout éveillé.

— Que veux-tu, mon cher ami ? me répondit une douce voix bien réelle. Et la délicieuse tête de ma chère camarade m’apparut penchée sur la mienne.

Je refermai les yeux, pensant rêver encore; je les rouvris en sentant sa petite main sur mon front, dont elle essuyait la sueur. C’était elle, c’était bien elle, je n'avais plus la fièvre, je ne divaguais plus. Elle était là depuis trois jours. Elle me soignait

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comme si j’eusse été son frère; Bellamare et Moraubois, qui étaient venus avec elle à Paris pour faire leurs engagements annuels, la relayaient tour à tour auprès de moi. Elle se reposait alors dans la chambre voisine, elle ne me quittait pas. Elle m’expliqua tout cela en me défendant de m’étonner et de questionner.

— Tu es sauvé, me dit-elle. 11 te faut beaucoup de repos, tu n’as rien de mieux à faire; nous sommes là, nous ne te quitterons que quand tu

pourras marcher. Ne nous remercie pas, c’est un devoir pour nous de t’assister, et un plaisir, à présent que nous ne sommes plus inquiets.

Elle me tutoyait franchement pour la première fois, soit par un sentiment d’intérêt maternel, soit qu’elle eût pris tout à fait les habitudes du théâtre ambulant, peu modifiées alors. Je couvris ses mains de baisers, je pleurais comme un enfant, je l’adorais, je ne pensais plus.

Elle m’aida à prendre un peu de limonade qu’elle prépara elle -même. On m’avait appliqué aux épaules des ventouses scarifiées qu’elle visita et pansa comme une sœur de charité eût pu le faire. Je ne suis pas sûr que, pendant l’absence de ma

volonté, elle ne fût pas descendue aux plus humbles fonctions de garde-malade. Cette fille si pure et si réservée n’avait plus ni honte ni dégoût auprès d’un malade. Elle me servait comme elle avait probablement servi son père.

Cette charité sans bornes, c’est une vertu des comédiens qu’il est impossible de nier. Impéria l’avait apportée dans ce milieu où elle n’était pas née, et elle l’exerçait avec toute la suavité de sa nature attentive, réfléchie et délicate. La bonne Régine, qui était rent; ée à l’Odéon, vint me soigner aussi, mais avec trop de bruit et de zèle. Je ne me sentais réellement mieux que quand Impéria était près de moi. Anna me fit une petite visite trèsaffectueuse ; mais elle avait un amant jaloux qui ne lui permit pas de revenir.

U u soir, Moranbois dit à Impéria :

— Princesse, — il l’appelait toujours ainsi d’un ton moitié respectueux, moitié dérisoire, — tu es pâle et jaune, pour ne pas dire verte. Tu es fatiguée, je veux que tu ailles chez toi, te coucher et dormir une vraie nuit. Je me charge de ton malade et j’en réponds. Va-t’cn : Moranbois i'a dit, Moranbois le veutl

Je joignis mes instances aux siennes. Elle dut céder; mais, pendant qu’elle préparait mes potions et en expliquait minutieusement l’usage à Moranbois, je pleurai comme un bébé qui a promis à sa maman d’être bien sage, mais qui ne peut la voir partir sans douleur et sans effroi. Heureusement, je cachai ma tète dans mes draps, et on ne vit pas mes pauvres larmes puériles.

Ce fut ma première feinte. Bientôt, la réflexion me revenant, je me livrai à la ruse. On parlait souvent de moi à voix basse dans la chambre, et la torpeur de la convalescence me rendait indifférent à ce qu'on pouvait dire. Peu à peu, en reprenant possession de moi-même, je m’avisai d’écouter et de surprendre, s’il était possible, quelque révélation des vrais sentiments d’Impéria à mon égard. Je simulai donc de temps en temps un sommeil profond qu’aucun bruit ne pouvait troubler, et je m’étudiai à ne pas perdre un mot, tout en donnant à ma physionomie l’immobilité d’une surdité complète. Cette fois, je jouai très-bien la comédie.

Le seul dialogue intéressant que je surpris fut celui-ci entre Impéria et Bellamare. Il fut décisif, comme vous allez voir.

— Il a toujours cet excellent sommeil?

— Toujours.

— Et toi, tu n’es plus fatiguée?

— Plus du tout.

— Sais-tu qu’il est encore plus beau avec cette pâleur et cette barbe noire ?

— Oui, il me rappelle l’Hamlet de Delacroix.

— Dis donc, ma fille ! une chose étonnante pour moi, c’est que tu ne te sois pas enamourée, en tout bien tout honneur, de ce beau et brave garçon !

— Que voulez-vous! je n’aime pas les beaux garçons.

— Parce qu’ils sont sots. Celui-là est intelligent.

— Certes, je l’aime au moral , et de tout mon cœur.

— Au moral! Voilà, dans votre bouche, une parole délicate, mademoiselle de Valclos !

— N’y cherchez pas malice, monsieur Beilamare. J’ai vingt-trois ans, et je vois tout ce que le théâtre dévoile plus ingénument que le monde. Je n’ai donc pas à faire l’ignorante avec vous. Je sais que l’amour est une fièvre que certains regards allument ; je sais que des personnes laides inspirent des passions et que des personnes belles peuvent

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en éprouver quand elles ne sont pas exclusivement éprises d’elles-mêmes. Tout cela ne fait pas que j’aie jamais ressenti le moindre trouble auprès de Laurence ou de Léon, qui est aussi très-beau et nullement fat. Pourquoi? Il m’est impossible de le dire. Je suis tentée de croire que mes yeux ne sont pas artistes et ne perçoivent pas l’influence du beau physique.

— C’est singulier ! Est-ce que le préféré était laid?

— Il devait l’être !

— Ah çà ! — il y a bien longtemps que je n’ai eu un moment pour parler raison avec vous, ma chère pupille ! Est-ce que ce préféré existe réellement ?

— Vous n’y croyez pas?

— Je n’y ai jamais cru..

— Et vous avez eu bien raison, répondit Impéria en étouffafit un petit rire étrange.

— Pourquoi avez-vous inventé ce roman ?

— Pour qu’on me laissât tranquille.

— Alors, vous vous êtes méfiée de moi aussi, puisque vous ne m’avez pas confié le stratagème ?

— Je ne me suis jamais méfiée de vous, mon ami, jamais 1

— Et vous êtes résolue à ne point aimer?

— Très-résolue.

— Vous croyez cela possible ?

— C’est possible jusqu’à présent.

— Si Laurence vous aimait, lui ?

— Est-ce que vous croyez cela ?

— Je le crois. Il nous a peut-être abandonnés par dépit de votre indifférence !

— J’espère que vous vous trompez ! Je lui suis très-attachée, mais je ne l'aime pas d'amour, mon ami, et ce n’est pas ma faute.

— Je vous ai dit, sans vous rien indiquer, qu’il était aimé en haut lieu.

— Vous me l’avez dit. Cela ne m’a pas inspiré l’envie de lui plaire. Je ne suis pas coquette.

— Vous êtes parfaite, je le sais, et je ne suis pas de ceux qui vous diront qu’une femme sans amour est un monstre. J’ai vu tant de monstres amoureux dans les deux sexes, et j’ai rêvé dans ma jeunesse tant de choses stupides que je croyais sublimes...

— Qu’à présent vous ne croyez plus à rien ?

— A rien qu’à la vertu, car je l’ai rencontrée deux ou trois fois en ma vie, se promenant comme

une déesse tranquille sur le sale pavé des enfers, et ne recevant pas une éclaboussure sur sa robe, qui passait blanche et brillante au milieu des immondices. Vous êtes une de ces rencontres fantastiques devant lesquelles je m’incline jusqu’à terre, mademoiselle de Valclos ! Je trouve cela si beau, que je me garderai bien de disséquer les fibres de l’idéal que vous êtes ! Je trouve les hommes insensés d’exiger la pureté chez les femmes pour les aimer sérieusement, et de vouloir tout aussitôt détruire cette pureté à leur profit. Ils n’ont que mépris pour les faibles, que fureurs contre les fortes. Que veulent-ils-donc ? Moi, je suis tout indulgence et pardon pour les premières, tout respect et adoration pour les secondes. — Sur ce, chère enfant, je vais dépêcher mon dîner. Que veux-tu que je t’envoie pour le tien?

— Dis au traiteur de m’envoyer ce qu’il voudra.

— 11 t’enverra du veau!

— Soit !

— Du veau ! c’est ignoble, le veau ; ça ne nourrit pas. Une côtelette de mouton, hein?

— Comme tu voudras, mon cher; je ne suis pas gourmande.

— Sensuelle d’aucune façon, c’est connu.

— Attendez, pourtant; j’adore les pommes de terre.

— On t’enverra des pommes de terre.

— Et, avant tout, du bon consommé pour mon malade; mais dis donc, directeur de mon cœur, astu de l’argent?

— Pas un sou aujourd’hui, ma petite; ça ne fait rien; le manezingue me connaît, et, demain, je touche quelque chose.

— Mais, ce soir, tu vas au Vaudeville ?

— Eh bien, n’ai-je pas mes entrées ?

— Il fait un temps de chien : prends de quoi payer l’omnibus.

— Tu as donc de l’argent, toi ?

— J’ai douze sous.

— Peste !

— Prend s-les, allons !

— Plutôt la mort ï s’écria-t-il d’un ton tragi-comique qui fit encore rire Impéria après qu’il fut sorti.

Ce mélange de choses délicates et triviales que je vous rapporte, ce passage subit des pensées élevées aux réalités vulgaires de la vie au jour le jour.

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