‹ Pierre qui rouleChapitre 8 sur 14 · LE NAUFRAGE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE

Je vous ai laissé dans le boudoir qui attenait à la chambre bleue, Bellamare rentrant pour y reprendre son chapeau, moi sortant de derrière la porte en tapisserie et lui apparaissant comme la statue du Commandeur.

Il fut surpris, inquiet, contrarié : ces émotions passèrent rapidement sur son masque expressif et se résolurent irrésistiblement en un immense éclat de rire.

— Vous comprenez, lui dis-je, que je suis venu ici croyant fermement entrer au n° 23 ; on m’a emprisonné; je n’ai rien compris, j’ai dormi...

— Et tu n’as rien entendu ?

— J’ai entendu tout. J’ai vu la personne, mais avec le voile ; j’ai deviné la taille, je n’ai pas aperçu la figure.

— Tant pis pour toi, une merveille ! la Fornarina blonde!

— Vous êtes amoureux d’elle, cher directeur?

— Amoureux désintéressé.

PIERRE QIJI ROULE

— Vous ne l’épouseriez pas ?

— Non certes.

— Pourquoi?

— Tu ne sais donc pas que je suis marié ?

— Ma foi, non.

— Je le suis et charmé de l’être, parce que, si je ne l’étais pas, j’aurais peut-être la fantaisie du mariage, et que je pourrais tomber encore plus mal.

— Votre femme ?...

— Est au diable, je ne sais où; mais il ne s’agit pas d’elle. Je suis chargé de te tâter prudemment. La destinée se rit des précautions de l’adorable comtesse. Je n’ai plus qu’à t’interroger, mais pas ici, où nous ne sommes ni chez nous ni chez elle. Je te sais honnête homme, je n’ai pas besoin de te recommander le silence. Sortons prudemment, et ne va pas maintenant chez le voisin. Viens à mon hôtel; chemin faisant, nous causerons.

La vieille femme qui nous fit sortir ne marqua aucune curiosité, ne nous dit pas un mot, et referma la porte sans aucun bruit. Quand nous fûmes assez loin pour ne pas troubler le silence de cette rue mystérieuse où le jour commençait à se glisser :

— Eh bien, me dit Bellamare, voilà un joli dé-

PIE IV RK QUI HOULE

but dans la carrière des amours ! Je n’ai rien à t’apprendre ; puisque tu sais tout, ma commission est faite. C’est à toi de réfléchir et de te demander si. tu consens à ce que cette première aventure soit la dernière de ta vie, car la dame l’entend ainsi, et son droit est de l’exiger. Que lui répondrai-je?

— Vous feriez mieux 'de me conseiller que de me questionner, lui dis-je ; je ne peux pas être épris d’une femme que je n’ai pas vue, et je suis si surpris et si troublé, que je n’ai pas une idée dans la tète. Que penseriez-vous à ma place?

— Veux-tu que je te dise comment je me suis raisonné dans une circonstance analogue?

— Oui, je vous en prie.

— J’étais jeune et pas plus beau que je ne le suis, mais très-passionné pour les femmes, et les femmes prisent beaucoup ces natures émues.

J’avais donc des succès autant qu’un autre, mais des succès bizarres comme ma figure et mon esprit. Une Anglaise riche à millions, dont j’avais repêché la nièce tombée à l’eau dans une traversée du lac de Genève, s’imagina de m’aimer et de vouloir être aimée. Je ne demandais pas mieux, bien que j’eusse préféré la nièce; mais la nièce me trouvait

PIERRE QUI ROCLE

fort laid avec ses yeux de quinze ans, et !a tante, qui avait passé quelque peu la trentaine, voulait m’enchaîner et m’enrichir en m'épousant. J’éloignai la question le plus possible ; mais, quand je vis qu elle y tenait avec l’obstination que ces insulaires portent dans leurs excentricités, je fis mon portemanteau et me glissai, à l’aube naissante, hors des jardins d’Ârmide. Je n’ai plus entendu parler de milady, qui était pourtant une belle et bonne créature, — et je préférai épouser une petite Colombine dont j’étais amoureux, laquelle me quitta pour un Lindor toulousain qui disait à l’habilleur au moment d’entrer en scène : Dônez-moi mes botes môles. J’eus grand tort d ‘épouser cette baladine, mais j’eus grand’raison de la préférer à la vertueuse et romanesque Anglaise. Colombine, en reprenant sa liberté, n’a pas emporté la mienne. En me préférant un âne, elle ne m’a pas ôté mon esprit ; enfin, en n’appréciant ni mon talent ni mon cœur, elle a laissé intacts mon cœur et mon talent.

— J’entends, lui dis-je; une femme qui vous eût donné la fortune et la considération aurait eu moralement sur vous droit de vie et de mort.

«- Et plus elle eût mis de douceur à m’accapa-

rcr et à me soumettre, plus je me serais senti enchaîné et dompté, parce que je suis, comme toi, bon et loyal ; mais que j’eusse été malheureux dans la cage ouatée des convenances sociales ! Un artiste comique qui n’est pas fou dans sa vie privée comme sur les planches tourne vite à la mélancolie et au suicide. Enfin, j’ai repoussé la richesse, et plus d’une fois, sous d’autres formes que celle du mariage. Je n’ai jamais voulu de chaînes, tout le monde pense que j’ai eu tort ; mais, moi, je me donne raison, parce que je me sens toujours jeune et vivant. Ne me dis pas ton opinion sur mon compte, c’est inutile, pense à ton cas particulier. Tu es beau et pas comique. La personne à qui tu plais paraît aussi sérieuse qu’on peut l’être en amour ; tu n’es pas encore assez lancé dans la vie de théâtre pour qu’il t’en reste des regrets ineffaçables. Tu es peut-être ambitieux sans le savoir, et capable de jouer ton rôle sur la scène du monde réel. S’il en est ainsi, épouse, mon cher enfant, épouse! La vie est une pente, les uns ont pour destinée de descendre i dans les plaines où poussent l’or et le blé, les au très de monter jusqu’aux rocs stériles où l’on ne récolte que le vent et les nuages. Fais faire à ton

--3 PIERRE QUI ROULR

moral quelques entrechats, tu verras bien s’il est lourd ou léger, s’il tend à rouler dans le positif ou à se laisser emporter par la folle brise. Et, sur ce, allons faire un somme.

Je le suivis sans lui répondre, incertain et fatigué. Je me jetai sur un lit et ne trouvai aucune issue à mes perplexités.

Bellamare dormit quelques heures et se prépara à partir avec Impéria et Anna, qui était tout à fait rétablie.

— Je te laisse libre ici jusqu’à demain, me ditil ; va trouver Léon et vois avec lui les monuments de la ville. Et même tu peux lui demander conseil sans lui parler du n° 25 et sans lui donner aucun détail, aucun renseignement qui puisse le conduire par hasard à deviner plus tard la personne. Du reste, Léon est aussi sûr que moi-même, c’est un jeune homme sérieux, un esprit de haute trempe. Son avis doit avoir pour toi plus de poids que le mien.

— Ne me direz-vous pas, à moi, le nom de la comtesse?

— Jamais, à moins qu’elle ne m’y autorise. A

propos, je suis chargé, si tu t’en souviens, de savoir si tou cœur est libre. L’est-il, oui ou non?

PIERRE QUI ROUEE

En ce moment, Impéria sortait de sa chambre, portant son petit sac de nuit en moquette fanée et usée, et rassemblant les plis de son mince man teau de voyage pour dissimuler sa robe craquée aux entournures. Le contracte de cette pudique misère avec l’opulence de la dame entrevue à travers les riches dentelles me saisit comme une révélation de mon propre instinct. Étais-je ambitieux ? Etais-je sensible au prestige du luxe, si chatoyant aux yeux qui n’y sont pas habitués? La pauvreté me répugnait-elle? Pouvais-je entrevoir par l’imagination une jouissance de la richesse capable de me faire oublier l’image chérie de ma petite camarade ? Mon âme me cria non de toutes ses forces et avec toute sa spontanéité.

— Eh bien, reprit à voix basse Bellamare, je te demande si ton cœur est libre? Es-tu sourd?

— Ma foi, répondis-je tout bas, madame la comtesse est trop curieuse.

Bellamare me prit par le bras, m’éloigna d’Impéria de deux ou trois pas, et me dit :

— Si tu songes à celle-ci, tu ne peux pas songer h l’autre ?

Je n’osai livrer mon secret à Bellamare. J’avais

trop peur qu’il ne me fût contraire. Je répondis que j’étais libre de toutes les manières, et que j’y regarderais à deux fois avant de renoncer à un si grand avantage.

— Vous viendrez nous rejoindre demain à Tours? me dit Impéria au moment de monter en wagon : songez que, sans Léon et sans vous, nous n’oserons faire un pas.

— N’avez-vous point les autres et le cher directeur?

— Le cher directeur va être trop occupé de l’installation générale, et les autres sont bien gentils, mais ce n’est pas vous. Adieu ! Amusez-vous bien, et ne nous oubliez pas.

Elle partit en me regardant d’un air si chastement affectueux, que l’émotion de la chambre bleue me parut un vain songe. On eût dit qu’Impéria devinait ma situation, et je me persuadai que ses yeux me disaient : « N’en aimez pas une autre que moi. »

Je ne parlai point de ces choses à Léon. Du moment que je n’étais pas incertain, je n’avais pas à le consulter. Je ne lui parlai que de lui. Son ami du n° 23 était un fils de famille assez instruit et

assez sérieux pour un homme de loisir. Nous vîmes ensemble le château de Blois, dont il nous fit l’historique détaillé d’une façon intéressante. Le soir, il nous proposa de rester chez lui et de causer tout simplement en prenant du punch et en fumant d’excellents cigares. G’est dans cette tranquille causerie que je compris pour la première fois les préoccupations mystérieuses de Léon.

Léon n’était plus un enfant, il avait trente-deux ans, il avait beaucoup vécu et il s’était beaucoup instruit en vivant. Sa passion dominante avait toujours été le théâtre. Il en aimait toutes les fictions et n’en acceptait aucune réalité. C’était l’esprit et rton la lettre qui le soutenait. Il aimait tous ses rôles, en ce sens qu’il les complétait dans sa pensée et que, soignant beaucoup son aspect extérieur, maquillage et costume, il entrait toujours en scène en se persuadant qu’il était le personnage de son interprétation ; mais , en même temps, il détestait tous ses rôles, parce qu’il ne les trouvait pas tracés et écrits dans son sentiment. Enfin il était trop maître pour être virtuose, trop lettré pour être interprète, et il regimbait sans cesse intérieurement contre sa tâche, sans vouloir pourtant y re-

noncer, et sans pouvoir penser à autre chose que son cher et odieux métier.

Il écrivait, je vous l’ai dit, et je me suis toujours persuadé, je me persuade eucore qu’il avait du génie, mais le génie le plus malheureux qu’on puisse avoir en partage, le génie sans talent. Ses pièces étaient remplies d’originalité , d’élans vigoureux, de situations fortes et simples ; elles avaient ce cachet de grandeur et cette austérité de moyens qu’on trouve chez les grands maîtres du temps passé. Malgré ces qualités supérieures, elles étaient impossibles pour la plupart ; il eût fallu les refondre entièrement et les traduire en partie pour les faire comprendre au public. Jouées devant dix ou douze personnes lettrées^ elles les eussent charmées; mais tout nombreux auditoire représente une majorité d'ignorants ou d’esprits paresseux qui ne peut ni chercher, ni comparer, ni se souvenir, ni deviner. En province surtout , il faut ne rien laisser à l’interprétation du vulgaire, elle va trop loin quand elle s’en mêle, et se scandalise horriblement de ce qui ne choquerait pas des esprits sérieux et cultivés.

Léon en voulait un peu à Bellamare de ce qu’il

Pli: R RE QUI ROULE

n’avait encore voulu jouer qu’un ou deux de ses ouvrages, et de ce qu’il avait exigé des remaniements et des sacrifices considérables. Il disait que le devoir d’un homme d'intelligence, d’un véritable artiste comme notre directeur, était d’essayer d’instruire et de former le public, d’en créer un au besoin, n’importe où, au lieu de subir le mauvais goût et de s’asservir à l’ignorance du public tout fait de tous les pays. Bellamare avait répondu à ces reproches:

— Donne-moi une salle et cent mille francs de subvention, je te jure de faire jouer tes pièces et toutes celles des auteurs inconnus qui feront preuve de génie ou de talent, ces pièces fussentelles destinées à n’avoir aucun succès. Je ne mettrai pas un sou dans ma poche, et je serai trèsheureux de faire de l’art; mais, avec rien, on ne peut rien.

Léon avait baissé la tête. Il n’accusait pas Bellamare, il l’estimait et l’aimait; mais il accusait le temps et les hommes, il dédaignait son siècle, il s’y trouvait à l’étroit et s’y traînait comme un condamné qui n’a pas mérite son sort. Il ne voulait faire au vulgaire aucune concession, et son

PIF, RH K QUt ROULE

ami de Blois l’encourageait à garder l’orgueil de son génie. Moi, je sentais que ce génie était trop incomplet pour se montrer si intolérant ; mais je n’osai le lui dire, car il le disait lui-même, il le sentait, et c’était la véritable cause de sa tristesse. Il avait soif du beau et ne savait pas trouver en lui la source, où l’homme vraiment doué se désaltère sans avoir besoin du contrôle des autres.

Quant à moi, je ne fus pas meilleur à Tours qu’à Baugencv, et Vendôme ne vit pas éclore mon talent d’artiste. Les autres villes où Bellamare gagna et perdit de l’argent ne firent pas grande attention à moi. J’étais tout au plus passable. Je ne faisais pas tache dans l’ensemble, mais je n’y jetais aucun éclat, et mes camarades ne se faisaient plus d’illusion sur mon compte. Bellamare, toujours paternel, assurait que je lui étais utile. Pourtant, je ne pouvais remplacer Lambesq, qui lui était insupportable, et il ne put le congédier qu’à la fin de notre tournée. Elle s’acheva sans que rien eût justifié l’espoir que j’avais eu de devenir l’appui et l’époux d’impéria. Elle allait rentrer à l’Odéon, et je ne pouvais songer à solliciter un engagement à ce théâtre. 11 y avait bien des sujets aussi pâles que

moi, mais ils sortaient du Conservatoire. Bocage ne les aimait pas. Il disait- qu’à moins d’être doués d’un génie spécial, ils étaient tous marqués du même gaufrier et incapables d’assouplir leurs lignes roides à son enseignement ; mais ces élèves avaient des droits, et je n’en avais pas. Je ne voulus pas faire de démarche inutile. Je n’aspirais qu’à garder mes entrées pour me trouver auprès d’Impéria. D’ailleurs, les vacances arrivaient, et mon père comptait sur moi. Je me séparai de mes camarades à Limoges, et, là, Bellamare me proposa de m’engager pour l’hiver, qu’il comptait passer dans le nord de la France, ou de me faire engager dans quelque troupe fixée dans une grande ville. Je le remerciai. Je voulais reprendre mes études à Paris jusqu’à nouvel ordre et ne pas m’éloigner d’Impéria. Son amitié, à défaut de son amour, était toute ma joie, et j’espérais toujours, sans savoir par quel chemin j’arriverais à pouvoir lui offrir ma vie.

Je donnai pour prétexte qu’avant de me jeter définitivement dans la carrière dramatique, je voulais consulter ma famille. Bellamare m’approuva.

— Voici, me dit-il, une affaire réglée pour le moment. Si tu changes d avis, viens me rejoindre. En

écrivant à l’Odéon, tu sauras toujours où je suis. Il suffirait, d’ailleurs, d’adresser tes lettres à Constant, il me les fera parvenir ; mais nous avons à apurer un autre compte. Je ne t’ai pas reparlé de la comtesse, tu ne m’as pas fait de questions sur elle : c’était notre devoir à tous deux. J’attendais ton initiative, tu attendais peut-être la mienne; tant il y a qu’au moment de nous séparer, il faut nous expliquer sur son compte.

— N’avez-vous pas encore écrit à cette dame ?

— Si fait, je lui ai écrit la vérité. Je lui ai dit

que tu avais entendu, bien malgré toi, ses confidences, et que tu ne connaissais pourtant ni son nom ni sa figure. J’ai ajouté que tu m'avais semblé irrésolu, que je t’avais conseillé de réfléchir, et que je ne te quitterais pas sans t’avoir demandé le résultat de tes réflexions. Parle le moment, est venu.

— Dites-lui, répondis-je, que je suis touché, reconnaissant; que sa grâce m’a frappé, bien que ce fût à travers des draperies impénétrables ; que j’ai aperçu le bout d’un pied divin et l’or d'une royale chevelure... Ne lui dites pas que ces cheveux pouvaient être faux, et qu’il est difficile d’être amoureux d’une fçmme qui cache son visage et

jusqu’au son de sa voix; mais vous pouvez bien lui dire que la bonne foi de son langage m’a rempli de confiance et de respect. Oui, dites-lui cela, car c’est la vérité, et plus j’y ai songé, plus je me suis senti d’estime pour elle. Vous n’avez pas besoin d’ajouter que, si elle n’avait pas parlé de mariage... Mais cette chose sérieuse m’a rendu sérieux, et vous pouvez conclure en disant que je suis trop jeune pour accepter une si haute destinée sans terreur. 11 faudrait avoir une grande outrecuidance pour s’en croire digne et pour être sûr de la mériter toujours.

— Très-bien, s’écria Bellamare, c’est rédigé de façon que je n’y veuille rien changer ; mais n’astu pas dans le cœur un petit post-scriptum de regret qui adoucirait la solennité du refus? car c’est un refus, il n’y a pas à dire, et qui sait si, dans deux ou trois ans d’ici, tu ne t’en repentiras pas?

— Mon cher directeur, j’ai attendu votre conseil dans un état de perplexité dont vous ne devinez pas la vraie cause, et la voici : si vous me trouviez réellement du talent, vous m’eussiez dit sans hésiter : « Ne songe pas aux comtesses, étudie tes

rôles! » Votre silence m’a prouvé le peu de foi que vous avez dans mon avenir d’artiste. Il est donc possible que je fasse une grande sottise en terminant par un refus ma charmante aventure; mais, sans avoir beaucoup médité, je crois qu’il faut s’y résoudre, ou jouer le rôle d’un précieux ridicule et de mauvaise foi. Je suis trop jeune pour être un don Juan ; je voudrais en vain abuser des avantages que le hasard m’a donnés sur cette femme pour la tromper, je ne saurais pas. J’aime mieux confesser mon ingénuité et m’en consoler avec son estime.

— Très-bien, reprit Bellamare ; c’est toujours très-bien ! Tu es vraiment un cœur d’or, et j’espère toujours que tu seras un artiste. Consulte ta famille, tu le dois, et, si elle te laisse libre, attends le moment où, vers la fermeture de l’Odéon, j’irai passer, comme de coutume, quelques semaines à Paris. Nous reprendrons nos études seul à seul, et j’ai dans l’idée que je ferai sortir de toi, par le geste, la physionomie et l’accent, tout ce que ton être renferme de beau et de bon.

Je le quittai en pleurant. Tous mes camarades me serrèrent dans leurs bras ; Moranbois seul me

tourna le dos en levant les épaules quand je voulus l’embrasser aussi.

— C’est donc que j’ai fait quelque mauvaise action? lui dis-je; vous ne m’estimez plus?

— Tu en as menti, répliqua-t-il de son ton le plus méprisant. Je suis assez crétin pour t’aimer ; mais tu es un pourceau de nous quitter au moment où l’on s’attache à toi 1 Voilà les jeunes gens ! toujours ingrats ! %

— Je ne suis pas Léonce, lui dis-je en l’embrassant malgré lui, et, si je lui ressemble jamais, je vous permets de me mépriser.

Quant à Impéria, elle me parut beaucoup plus occupée d’un nouveau rôle qu’elle étudiait que de mon départ, et j’en fus si douloureusement blessé, que je résolus de partir sans aller lui dire adieu. Elle était au théâtre avec Anna, répétant une scène avec acharnement; mais, au moment où je montais en diligence, je la vis accourir tout essoufflée avec sa compagne. Elles m’apportaient un joli souvenir qu’elles avaient brodé pour moi dans les coulisses pendant les répétitions, et impéria me fit ses adieux avec un sourire mouillé de larmes qui me remit en sa possession corps et âme.

MO

Mon père me revit avec joie et me questionna h peine sur l’emploi de mon temps. En me voyant studieux et content de mon sort en apparence, il ne chercha pas à comprendre pourquoi j’avais voyagé tout l’été.

Je me sentais pourtant comme désespéré, et pour la première fois je trouvai ma ville ; ma maison, mon existence intolérables. Je mesurai l’abîme qui me séparait de mes compagnons d’enfance, et la grossièreté de mon milieu normal me blessa comme une injustice de la destinée. En y réfléchissant, je reconnus vite que ce n’était ni la faute de ce milieu, si je ne l’acceptais plus, ni la mienne, s’il ne pouvait plus me satisfaire. Tout le mal venait de la naïve ambition que mon père avait eue de m’élever au-dessus de son état. Pour en sortir véritablement, il me fallait non-seulement des années de travail assidu et de courage à toute épreuve, — et je m’en sentais capable, — mais encore une certaine supériorité d’intelligence, et mon médiocre essai dramatique m’avait jeté dans un grand doute de moi-même. Vous me direz que cela n’était pas raisonnable, que, le théâtre étant une spécialité bien tranchée, ma gaucherie et ma timidité ne de-

vaient pas me décourager du barreau, qui est une tout autre spécialité. Je me persuadai, je m’imagine encore que les deux ne font qu’une, et que je serais encore plus mauvais orateur que je n’étais mauvais comédien.

En me tourmentant de cette crainte, j’achevai de me rendre incapable de la vaincre, et je tombai dans un profond dégoût de mes études de droit. Je n’avais pas de quoi acheter ifne étude d’avoué ou de notaire, j’aimais autant être jardinier que maître clerc û perpétuité. Je ne voulais pas songer à la magistrature, nous étions dès lors dans un courant politique qui préparait la dictature; j’avais les opinions de mon âge et toute mon ardeur d’étudiant. Je ne voulais recourir ni à la protection de mon oncle, le baron député, ni à celle d’aucun des gros bonnets de mon département; pour obtenir leur appui, il eût fallu m’engager à servir une réaction que ma tête bouillante n’acceptait pas, et à la durée de laquelle la jeunesse d’alors ne croyait point.

Nous ne sommes pas ici pour parler politique. J’ignore vos opinions, et je n’ai pas à vous exhiber

les miennes; mais je dois vous dire que mon ca-

PIEItKE QUI HOULE

ractère est resté sauvage d indépendance morale, et que, sous ce rapport, je ue m’étais pas trompé de chemin en me jetant dans la vie d’artiste; seulement, il eût fallu légitimer cette ambition de liberté par un vrai talent, et je n’avais peut-être pas de talent du tout! Qu’y faire? C’était tant pis pour moi!

b’ennui me dévorait, car, de toutes |es causes d’ennui, l’irrésolution est la plus pesante. J’étais navré de ne pas trouver un but à ma destinée et de ne plus savoir à quoi employer mon activité, mon intelligence, ma facilité à apprendre, ma mémoire, les forces de mon tempérament, de mon cœur et de mon cerveau. J’avais cru sentir que j’étais quelqu’un, que je pouvais devenir quelque chose, et tout à coup je ne trouvais en moi qu’impuissance et découragement, autour de moi qu’ obstacles ou précipices. La maladie de Léon me gagnait, et j'en ressentais l’épouvante.

Il y a des milliers de jeunes gens dans cette position, car l’homme du peuple, sitôt qu’il est un peu au-dessus du besoin, aspire à pousser ses enfants plus haut que lui. Les fils de famille, dont la position est toute faite d’avance, ne savent pas ce

PIF.KftE QUI ROULE

que nous souffrons à l’âge triomphal où l’on en finit avec l’esclavage abhorré du collège, pour s’empàrer d’une liberté qui ne conduit qu’au malheur, à moins d’un suprême effort ou d’une chance invraisemblable. Celui de nous qui parvient ne fait que son devoir aux yeux des parents qui se sont sacrifiés pour lui ; celui qui, faute d’intelligence et d’énergie, succombe est durement condamné. On fait trop et trop peu pour nous. Il vaudrait mieux donner moins et moins exiger.

Mon père n’était pas homme à me condamner ainsi; mais je savais ce qu’il souffrirait en me voyant échouer, et je me demandai si je ne ferais pas mon devoir en le dissuadant de sa chimère de déclassement avant que ses espérances fussent plus enracinées. Il était temps encore de lui dire que je ne me sentais pas la vocation qu’il m’avait gratuitement attribuée, que j’avais essayé de parler en public et que je parlais mal, enfin que je préférais l’aider dans son travail et apprendre son état sous sa direction. Certes, j’aurais dû agir ainsi dès cette époque ; mais, d’une part, l’amour me tenait, et avec lui le désir de suivre les pas de mon idole ; de l’autre, le travail manuel, auquel je n’avais pas

244 P I E It H E Qü! ROUI.E

été habitué, me remplit d’effroi, et je ne pus vaincre le dégoût que m’inspirait cette sorte d’abrutissement où je devrais plonger ma pensée. Je me sentais capable de ne rien faire de ma volonté plutôt que de l’asservir ainsi. J’avais grand tort, monsieur, je me trompais absolument : l’acceptation de la paresse est la plus funeste pensée qui puisse traverser une tête humaine. Je ne me doutais pas de ce que l'âme conserve de forces quand elle est résolue à se défendre ; mais, que voulez-vous ! j’étais trop jeune pour savoir cela.

Au milieu de ces angoisses secrètes, je reçus — le même jour, ceci est à noter, — deux lettres que j’ai été prendre tout à l’heure dans ma chambre et que je vais vous lire La première est d’Impéria.

« La Haye, 1« octobre 1850.

« Mon cher camarade, vous aviez promis de nous écrire, et nous commençons à être inquiets de votre silence. M. Bellamare me charge de vous le dir§, et je joins mes reproches aux siens. Avezvous si tôt oublié vos compagnons, vos amis, votre paternel directeur et votre petite sœur Imperia, qui n’en saurait prendre son parti sans regret?

Non, c’est impossible. Ou vous êtes trop heureux dans votre famille pour lui voler une heure et nous la consacrer, ou vous y avez quelque préoccupation fâcheuse dont vous ne voulez nous parler qu’a-* près coup : peut-être un parent malade, peut-être votre père, que vous aimez tant et dont vous m’avez si bien parlé ? Enfin prenez une minute pour nous rassurer tous, et, si c est le plaisir, les vacances, la chasse, les excursions, les amusements du pays et de la famille qui vous accaparent, nous serons contents de le savoir et n’exigerons pas une longue lettre.

« Au risque de vous arriver dans un moment où vous n’y prendrez pas grand intérêt, il faut que la mienne vous donne certains détails sur nous autres. Je commencerai par moi, car vous devez être surpris de voir, au timbre de l’adresse, que je ne suis pas à Paris.

« C’est que j’ai pris tout d’un coup, cette année, une grande résolution. L’Odéon avait accepté les conditions de mon réengagement, et, peu de jours après que vous nous eûtes fait vos adieux à Limoges, M. Bellamare reçut ledit engagement signé de

AL Bocage et n’attendant plus que ma propre si-

gnature. J’avais réfléchi, je sentais bien qu’en augmentant mes petits appointements, on allait exiger de moi des progrès que je n’avais pas faits ; puis je me rappelai combien la vie de Paris est coûteuse et triste quand on est seule au monde ! Mon coeur se brisait à l’idée de quitter, pour les trois quarts de l’année, la troupe qui est devenue ma famille et où je suis si heureuse, pour aller m’enfermer dans ma petite chambre humide et noire de Paris, où mâ santé a tant souffert l’hiver dernier, et où une maladie plus longue me réduirait à recevoir l’aumône de mes camarades ou celle de ma concierge, ou à mourir seule dans mon coin comme un oiseau tombé da met. Enfin • Paris m’a fait peur pour le présent et pour l’avenir. Si je dois avoir du talent, ce n’est pas là que j’en acquerrai, n’ayant pas le moyen de payer un bon professeur et ne voulant pas devoir mon succès à sa charité. Je suis méfiante, vous le savez, quand je ne connais pas les gens, et je me réfugie sous les ailes où je sais pouvoir être tranquille. J’ai donc supplié M. Bellamare de me garder pour élève et pour pensionnaire, et, après avoir usé toute sa généreuse éloquence à vouloir me prouver que j’agissais contrairement à

PIERHE QUI HOULE 2 * 7

mes intérêts, il a bien voulu céder. Vous ne me reverrez donc pas à Paris cet hiver ni peut-être l’hiver prochain, car je ne me sens pas l’ambition qu’on m’attribuait d’y chercher fortune et d’y attirer les yeux. Je me trouve plus à mon plan dans ces villes de province où on n’en demande pas tant, et où nous ne restons pas assez pour qu’on ait le temps de se dégoûter de nous. Je me sens très-bohémienne, je vous l’ai dit. C’est affaire de modestie et de raison autant qu’affaire de goût.

« Vous voilà renseigné sur mon compte. Je passe aux autres personnages de notre roman comique <. Anna est toujours avec nous et toujours charmante comme artiste, excellente comme amie et comme pensionnaire, bien que Moranbois soit toujours impitoyable pour ses migraines. Ledit Moranbois n’a pas atténué la couleur de son style, mais il a cessé de me croire avide et personnelle,, et au fond c’est le meilleur des hommes. Léon a terminé un drame que je trouve très-beau à la lecture, mais qui est aussi injouable que les autres. Je crois pourtant qu’on pourrait le risquer ici. Les impassibles Bataves qui nous écoutent religieusement, sans paraître comprendre un mot de ce que nous disons.

accepteraient tout aussi bien les plus grandes excentricités que les autres nouveautés de notre répertoire. Tout passerait chez eux comme de l’eau à travers une claie; je crois que le sifflet est un instrument dont ils n’ont jamais entendu parler. Il est vrai qu’ils ignorent également l'usage d’applaudir, et que, si l’on n’avait sous les yeux toutes ces grosses faces luisantes de santé, on croirait jouer dans le désert. Il y a des moments, je vous assure, où leur immobilité, la fixité de leurs yeux d’émail, l’indifférence absolue de leurs figures colorées toutes de même, font l’effet d’une assemblée de figures de cire sortant toutes du même moule, dont on aurait meublé une salle vide pour simuler un public. Cela a quelque chose d’effayant qui glace et qui coupe la voix; aussi je suis mauvaise ici plus que je ne l’ai jamais été.

« Lambesq est remplacé par Mercœur, un guirlandeur, comme nous disons, qui imite Frédérick Lemaître... à ne s’y pas tromper; mais c’est un brave homme qui a femme et enfants, qui travaille comme un cheval et rugit comme un lion enrhumé. Le petit Marco gagne tous les jours. C’est le plus heureux de nous devant le public, qui partout chérit

PIERRE Ql'l ROULE

le bouffon. Lui, c’est un brave enfant, qui vous aime et vous regrette beaucoup.

« Lucinde est en quartier d’hiver chez son marchand de vin, qui est devenu veuf et qu’elle prétend épouser. Qu’importe? A sa place, nous avons Camille, qui fut belle et qui a encore du talent. Purpurino n’a plus guère d’emploi depuis que Marco joue ses rôles. 11 en maigrit de jalousie ; pour le consoler, Bellamare lui promet de lui faire dire le récit de Théramène dans le plus prochain bénéfice. Voilà tout, je crois. Je finis en vousserrant les deux mains, et je ne vous parle pas de la possibilité de votre retour au bercail ambulant. Notre directeur doit vous en écrire au premier jour de liberté qu’il pourra prendre aux cheveux.

« Pour moi et pour vos autres fidèles et dévoués camarades.

» impéria. »

D’abord jecrus renaître à la vie en lisant ces petits pieds de mouche; je les baisai mille fois, je les arrosai de mes larmes, j’interprétai à ma fantaisie leur gaieté, leur insouciance, leur bienveillante gentillesse. Il me fallut lire l’autre lettre pour comprendre

le vide et la froideur de la première ; écoutez-la :

« M. B... m’a écrit enfin. — Vous dites non.

C’est bien non ; ce sera non aussi pour moi. Sans dépit, sans honte, sans désespoir, j’accepte l’arrêt de votre sincérité et j’apprécie d’autant plus votre caractère. Peut-être aurais-je eu quelque effroi de moi-même, si vous eussiez dit oui; mais me voilà bien rassurée et bien fière de mon choix, car vous resterez, bon gré, mal gré, celui que j’ai choisi, que j’ai voulu, celui que je respecte, celui que j’aime. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi , et vous n'aurez pas le regret d’apprendre que je suis morte de mon amour. Au contraire, j’en vivrai. Il sera l’événement, le sérieux roman, le beau et le bon souvenir de ma vie de femme. Je ne sais ce que sera cette vie par rapport au monde qui m’entoure, mais je sais qu’au fond de mon âme ranimée il n’y aura plus d’effroi ni d’ennui. II y aura une certitude, une pensée, une foi, une tendresse, une reconnaissance; il y aura vous, aujourd’hui et toujours.

« l’i\CO\NUE DE BLOIS. »

Permette z -moi de ne pas vous montrer son écriture ; mais je peux vous assurer qu’elle est claire, ferme, élégante et rapide. Elle est lisible comme une âme d’enfant, comme un cœur de mère. Elle me causa des palpitations comme si je sentais se poser sur ma tête cette main si généreuse et si loyale, et comme si la voix mystérieuse que j’avais entendue de la chambre bleue me disait à l’oreille : « Fou que tu es, comment peux-tu hésiter et douter? »

Je relus de nouveau la lettre d’Impéria ; on m y disait bien clairement que, dans le dégoût et l’effroi de la vie de Paris,, l’idée de m’y retrouver n’avait pas pesé le poids d’un cheveu. Soit pudeur, soit véracité, on ne m’y parlait d’amitié que comme interprète d’une collectivité ; mais le cœur, qui eût pu glisser adroitement ou instinctivement sa note personnelle dans le concert, ne s’était ni dévoilé, ni trahi. Le désir de me rappeler au bercail ambulant ne s’était pas manifesté. Je .m’étais battu pour elle, et je ne lui avais jamais parlé d’amour ; elle m’en savait gré. Elle m’estimait assez pour m’écrire; mais toute la troupe avait vu sa lettre et tout le monde pouvait la commenter. Ce qu’elle disait de

sa tendresse pour ses compagnons de bohème était à leur adresse et non à la mienne.

Moranbois avait eu raison. Elle n’aimerait jamais personne ; sage et froide comme son talent, elle avait besoin du cabotinage pour se dégeler un peu et ne pas s’ennnyer de sa propre raison. Ce n’est pas l’art qu’elle aimait, c’était le mouvement et la distraction nécessaires à son tempérament craintif et glacé.

Quelle lubie , quelle monomanie m’avait donc poussé vers elle ? Pourquoi avais-je dédaigné cette inconnue, qui ne craignait pas de se faire connaître jusqu’au fond de l’âme ? J’avais le cœur entier, je possédais le secret enivrant d’une femme invisible dont je ne savais pas le nom ; la véritable inconnue, c’était la camarade qui me tutoyait dans l’animation de nos études journalières, et qui, pour ca • cher le vide effrayant de son cœur, avait invente un amour mystérieux qu’elle n’éprouvait pas.

Sans hésiter, sans réfléchir, et tout entier à moi; premier mouvement, je pris deux feuilles de papier, j’écrivis sur l’une : Portez-vous bien-' sur l’autre : Je vous adore! Je mis le nom d’Impéria sur la première ; j’écrivis sur la seconde : A l'inconnue, et

PIEKUE QUI HOULE

je mis les deux envois cachetés dans une enveloppe à l’adresse de Bellamare ; mais, au moment de fermer celle-ci, je fus lâche. Je retirai les trois mots destinés à Impéria. Je me persuadai que j’étais trop fier pour lui témoigner du dépit. Je transigeai par un atermoiement, et, feignant de n’avoir pas encore reçu sa lettre, j’écrivis à Bellamare :

« Vous m’oubliez. J’apprends par hasard où vous êtes. Je veux vous dire que je vous aime toujours comme un père, et vous prie de me rappeler au bon souvenir de mes camarades. Serez-vous assez obligeant pour faire passera l’inconnue... que vous savez la petite lettre ci-incluse ? »

Et la lettre partit. Je vainquis l’effroi que me causait mon audace. Ma main tremblait en jetant dans la boite ces trois mots à la comtesse, qui enchaînaient peut-être ma conscience et ma vie pour jamais. Je le sentais, je m’obstinais. Il m’était doux de rompre avec Impéria. Je savourais une sorte de vengeance que je n’osais pas lui dire, qui ne l’atteignait nullement, qui l’eût fait rire si elle l’eût connue, et qui pouvait retomber cruellement sur moi

seul, mais qui satisfaisait mon orgueil et me débarrassait, selon moi, d’une année de contrainte et de tourments.

Il en fut ainsi durant quelques jours, puis je songeai qu’il fallait pourtant répondre à Impéria. Je réussis à lui écrire longuement la lettre la plus folle et la plus gaie. J’y mis beaucoup de coquetterie, et je crois vraiment que la colère surmontée me donna de l’esprit. Je lui exprimai tout juste la dose d’attachement qu’elle m’avait si bien mesurée et ne témoignai aucun désir de la rejoindre. Je brûlais encore une fois mes vaisseaux, et croyais les brûler pour la dernière fois.

L’incident me rendit l’envie de travailler. Si la comtesse acceptait mon retour et comprenait ce cri spontané de mon cœur, je devais employer le temps qui me retenait loin d’elle à me rendre digne d’elle. Il n’était pas nécessaire pour cela jue je fusse reçu avocat et que je fisse l’épreuve d’un talent douteux ; mais je devais étudier le droit pour n’être pas inhabile aux luttes de la vie pratique, et je devais en même temps développer et orner mon intelligence dans tous les sens, autant que possible. Je me remis donc à l’ouvrage avec une sorte de

P I EKKE OUI KOUI.E

fureur. Je me procurai lous les livres sérieux que l’on put me prêter dans le pays. Je commençai à apprendre tout seul les langues, la musique, le dessin, l’histoire naturelle, me promettant de passer l’année suivante à Paris et d’y prendre autant de leçons que ma légitime pourrait en payer et que les journées pourraient en contenir. Mon père, qui était si fier de me voir lire et écrire de temps en temps, fut émerveillé de me voir lire et écrire jour et nuit. 11 n’avait aucune idée de ce que peut être la fatigue du cerveau.

J’attendis avec anxiété l’effet de ma déclaration à la comtesse. Je fus désappointé de ne recevoir aucune réponse. Les vacances finissaient. Je partis pour Paris sans projet arrêté; mais, ayant pris goût au travail et poussé par l’amour-propre , voulant réparer mon échec au théâtre en acquérant une valeur quelconque, je me tins parole : je m'isolai de mes anciens compagnons de plaisir, je m’enfermai avec des livres et ne sortis que pour aller à des cours ou à des leçons particulières. J’étais là depuis un mois, lorsque je reçus d 'elle ce peu de mots :

«J’ai voyagé. Je trouve votre billet. Comme il

me trouble ! Que veut-il dire ? Expliquez-vous : pourquoi était-ce non? pourquoi est-ce oui?

« Répondez-moi sous le nom de mademoiselle Agathe Bouret, poste restante, à Paris. En deux jours, j'aurai votre lettre. »

Je répondis :

« Je vous aime sans vous avoir vue. Je vous aime malgré tout ce qui nous sépare. Je veux être sincère comme vous. Quand je vous ai entendue à Blois, j’étais ensorcelé. Votre lettre a chassé le vain fantôme. Elle m’a pris comme le flot prend le naufragé et en fait ce qu’il veut. J’étais fou quand j’ai osé vous le dire. Je le suis encore d’oser vous le répéter. Je m’amoindris, je m’efface à vos yeux en vous avouant que je ne suis qu’une épave, je me perds peut-être ; mais je ne veux rien vous cacher. Vous avez nommé, vous aviez deviné celle que j’aimais. Elle l’ignore, elle ne l’a pas deviné, elle ! elle ne le saura jamais, et, maintenant, vous ne verrez plus en moi que ce que je suis, un enfant ! oui, mais un enfant qui veut devenir un homme, et qui travaille avec ardeur à savoir, à comprendre, à être. Ne me dites plus que je dois vous donner mon nom

l'IERRE QUI ROULE

obscur et recevoir votre fortune, qui m’humilie et me désespère. Dites-moi que vous m’aimerez encore,

que vous m’écrirez, que vous me donnerez du cou-

rage, que vous me permettrez de vous aimer. Aimer, aimer, ne parlons que d’aimer ! Il n’y a que cela que je comprenne et que je sente, le reste est un rêve!»

Huit jours après, elle m’écrivit :

« Impéria est adorablement gracieuse, distinguée, jolie. Je sais qui elle est ; elle est de plus grande famille que moi. Elle est destinée à refaire par son talent l’éclat de sa destinée, terni par une faute qui n’est pas la sienne. Vous l’avez aimée, cela devait être. Elle ne l’a pas deviné, preuve qu’elle est chaste et que vous la respectez profondément. N’oser pas dire ! c’est le plus grand amour qu’on puisse éprouver ! Voulez -vous que je lui dise, moi? Ce serait à présent tout mon bonheur, tout mon orgueil, d’assurer son existence en l’unissant à un homme digne d’elle. 11 est impossible qu’elle ne vous aime pas. Ne luttez pas contre vous, vous y perdriez peut-être cette sincérité vis-à-vis de vousmême, qui à présent fait la noblesse et le charme de

Page 1