CHAPITRE XLIY. I9p
et j'ai idée , qui plus est , qu'on me les a joliment payés.
— Mais comment comptez-vous regagner votre pays ? '
— Je calcule qu'il me sera possible d'atteindre le courant, et alors rien de plus facile. Si d'ailleurs je rencontre des navires venant du nord-ouest, je ferai un signal de détresse, et l'un ou l'autre me prendra en toue, je présume.
— A merveille, répliqua O'Brien ; mais, je vous en prie, venez , capitaine, vous rafraîchir dans ma cabine ?
— De tout mon cœur, répliqua cet étrange individu. Et ils descendirent.
Au bout d'environ une demi heure , ils remontèrent sur le pont, et la barque qui avait amené l'Américain sur notre bord le reconduisit sur le sien. Tvu après, O'Brien nous lit prier, Osbaldistone et moi, de descendre dans la cabine. La carte du havre de St. -Pierre était ouverte sur la table. — J'ai eu, nous dit-il , une longue conversation avec l'Américain, et il assure que le corsaire est à l'ancre en cet endroit.' — 0 Brien nous indiquait une marque au crayon sur la carte. Dans ce cas, son affaire est mauvaise, et je ne vois aucun obstacle à nous en emparer. Vous voyez vous-même qu'il n'est mouillé que dans quatre brasses d'eau, et qu'il se trouve si prés de la batterie la plus voisine du rivage, que les canons ne sauraient être pointés sur nos barques. J'ai, en outre, demandé
si les marins du corsaire paraissent se bien tenir sur leurs gardes, et l'Yankie m'a répondu qu'ils se croient tellement en sûreté qu'aucune discipline ne règne à bord, et que, toutes les nuits, le capitaine et les officiers restent à terre, où ils boivent, fument, et se vantent des exploits qu'ils espèrent accomplir. Maintenant, la question est de savoir si ce rapport est exact. Nous avons bien traité l'Américain, et je ne vois pas motif à nous méfier de lui; d'ailleurs, c'est de bonne volonté, c'est comme s'il désirait nous rendre service, qu'il m'a donné ces renseignements. Je laissai Osbaldistone parler le premier, et il partagea l'avis d'O'Biien; moi, non. La seule circonstance que le corsaire avait eu besoin de nouveaux mats me faisait révoquer en doute la véracité de l'Américain, relativement à l'endroit où il le prétendait mouillé. Or, si une partie de l'histoire était fausse, le reste ne pouvait-il pas l'être? O'Brien parut frappé de mon argument; alors, il fut arrêté que si Ton mettait les chaloupes en mer, ce serait pour une simple reconnaissance, et que pour tenter l'attaque, il faudrait trouver le corsaire dans la position indiquée par le maître du brigantin. On décida toutefois que la reconnaissance aurait lieu 1;\ nuit même ; car, admît-on que le corsaire fut mouillé au lieu qu'on supposait , fort vraisemblablement il n'y resterait pas , mais pénétrerait plus avant dans la baie pour établir ses nouveaux mâts. La nouvelle qu'une expédition allait avoir lieu se fut bientôt ré-