CHAPITRE XL Y
D'assez singulières choses se passent à bord de notre prise. — De TÎeux amis, qui, avec le temps, ont beaucoup gagné. — Vainqueur qui se reconnaît vaincu par sa prisonnière, et qui, néanmoins, lui rend la liberté , au lieu de la recevoir d'elle. — En somme, chapitre où il n'es; question que d'amour, de guerre et de murchandisos.
Il y avait environ une heure que nous étions maîtres du vaisseau , lorsque l'homme qui était en sentinelle prés de récoutillo m'instruisit qu'un des prisonniers désirait parler au commandant anglais, et demandait qu'il lui permit de monter sur le pont. J'accédai à cette demande , et l'individu qui profita de la permission m'apprit qu'il était passiiger^ que le navire étail une Icttre-de-marque de Bordeaux, qu'à bord se trouvaient sept dames qui allaient rejoindre leurs maris ou leur famille, et qu'il espérait que je ne refuserais pas de les déposer sur la côte; car des femmes ne pouvaient guère être regardées comme soumises aux lois de la guerre. Convaincu ({u'O'Brien aurait agi de même et se serait débariassé ave( autant de plaisir des femmes cjue des prisonniers, je répondis que j'y consentais de tout mon cœui" , que je me rapprocherais de la terre pour
qu'elles eussent une moins longue distance à par-i courir dans les chaloupes , et que j'étendrais à tous les autres passagers l'indulgence dont j'usais envers elles. J'ajoutai qu'il fallait qu'elles se hâtassent lô plus possible de préparer leurs bagages, et que je leur donnerais deux des barques du vaisseau , avec le nombre de marins français nécessaires pour les conduire.
Mon solliciteur -fut très reconnaissant, me remercia au nom des dames , et redescendit pour !etir communiquer la nouvelle. Je me rapprochai alors de la côte, je fis mettre à la mer les deux embarcations, et j'attendis que les passagères montassent. Le jour se leva avant qu'elles ne fussent prêtes ,• mais je nq m'en inquiétai nullement ; car je voyais le brick à sept milles au large et j'étais hors de la portée des batteries.
Elles parurent enfin, grimpant l'une après l'autre à l'échelle , et chacune escortée d'un de ses compa-^ triotes. Elles eurent à attendre qu'on descendit les paquets et les malles dans les barques , et une chose qui, pendant cet intervalle, fixa leur attention eil les pénétrant d'horreur , fut le nombre des Anglais, morts ou blessés , étendus sur les ponts. Comme elles exprimaient une touchante pitié , je leur dis que nous avions tenté de prendre un corsaire , que nous avions essuyé un échec , et que , rencontrant leur navire à notre sortie de la baie , nous l'avions capturé. Toutes les dames m'avaient remercié touv
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à tour d'être assez bon pour leur rendre la liberté , hormis une , qui ne détournait pas ses regards déè blessés , lorsque le Français s'approcha d'elle , et \\â rappella qu'elle n'avait pas témoigné sa reconnaissance au commandant.
Elle se tourna alors vers moi; — je tressaillis. Assurément j'avais déjà vu cette figure, — je ne pouvais m'y méprendre ; mais la jolie petite fille d'autrefois était maintenant une belle jeune femme. — Céleste ! m'écriai-je d'uïie voix émue; n'êtes- vous pas Céleste?
C'est ainsi qu'on me nomme , répondit-elle en me regardant avec attention , comme curieuse de découvrir qui j'étais; mais, avec une figure ansëi barbouillée de poussière et de poudre à canon que l'était la mienne , comment m'aurait-elle reconnu ?
-— Avez-vous oublié Pierre Simple ?
— Oh ! non , non , je ne vous ai jamais oublié ! s'écria Céleste. Et fondant en larmes , elle me tendit les mains.
Cette scène causa beaucoup d'étonnement à toutes les personnes qui étaient sur le pont et qui ne pouvaient la comprendre. Céleste me sourit à travers ses pleurs quand je lui exprimai combien je mé trouvais heureux d'être à même de lui rendre service.—Et où est le colonel ? lui demandai-jé.
— Là , répondit-elle en me montrant l'île ; il est devenu général , et commande les troupes de la garnison. Et où est M. O'Brien ? demanda-t-elle à son tour.
— Là , répondis-je en lui montrant le brick ; il est devenu capitaine, et commande ce bâtiment de guerre où je suis second lieutenant.
Nous écbangeâmes rapidement une multitude de questions ; et les barques étaient prêtes , que nous causions encore. Swinburne, toutefois , m'annonça que le brick mettait en panne pour nous attendre, et je sentis que par devoir pour les blessés je ne pouvais tarder davantage. Je trouvai encore le temps de lui presser la main, de la remercier des cinquante louis qu'elle m'avait donnés lorsque je dansais sur mes ëchasses, et de lui dire que , toujours demeurée dans ma mémoire, elle y demeurerait toujours. Après l'avoir priée de me rappeler au souvenir de son père , je l'aidais à descendre dans sa cbaloupe, lorsqu'elle me dit : — Je ne sais s'il serait bien de vous en faire la demande, mais il vous serait facile de m'accorder une si grande faveur !
— Laquelle, Céleste?
— Vous avez consenti à ce que plus de la moitié des hommes de l'équipage nous conduise à terre et y demeure avec nous ; combien ceux que vous retiendrez ici ne vont-ils pas être malheureux ! votre clioix entre les uns et les autres n'est même encore fait qu'à peine. Nepourriez-vous leur laisser à tous la liberté ?
— Je la leur laisserai pour l'amour de vous , Céleste! Aussitôt que vos deux barques vont être parties , on en mettra une autre à la mer, et le reste