‹ Pierre Simple (volume 2)Chapitre 124 sur 250 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

cVëclaboussures d'eau salée , car le vent coupait le faîte des vagues comme avec un couteau , et l'emportait avec lui comme dans ses bras.

Cette pluie remplissait la chaloupe qui semblait enfoncer peu à peu. Les hommes la vidaient en silence avec leurs chapeaux, quand une vague énorme fondit sur la poupe , et la remplit jusqu'aux bancs des rameurs. Le moment d'après , nous reçûmes tous un choc assez violent pour être arrachés des places que nous occupions. Swinburne fut lancé par-dessus ma tête. En une seconde, toutes les poutres de la chaloupe se séparèrent, nous les sentîmes qui s'affaissaient , et nous demeurâmes à la merci des flots irrités. Chacun de nous lutta pour conserver ses jours, quoique sans beaucoup d'espoir d'y parvenir ; mais la vague suivante nous précipita sur les rocs contre lesquels la chaloupe avait été déjà jetée. Cette vague fut le salut des uns, et causa la mort des autres. Moi, le ciel me sauva dans sa miséricorde. Je fus lancé si haut , que je heurtai seulement contre une pointe de rochers qui m'enfonça deux côtes. Swinburne et huit matelots échappèrent avec moi , mais non sains et saufs ; deux se cassèrent la jambe , trois se démirent le bras , les autres reçurent de plus ou moins fortes contusions. Un miracle préserva Swinburne de tout mal. De dix-huit que nous étions dans la chaloupe, il y en eut dix qui survécurent; le reste de nos compagnons se fracassèrent à nos pieds , et nous les re-

trouvâmes presque méconnaissables le matin suivant. Un ou deux eurent littéralement le crâne brisé contçe les rocs. Lorsque je me sentis vivant , je remerciai Dieu; mais l'ouragan faisait toujours rage , et toujours les vagues s'élançaient jusqu'à nous. Je me trainai un peu plus haut sur la berge, et je trouvai Swinburne assis, les yeux tournés vers la pleine mer. Il me reconnut, me prit la main, et après me l'avoir serrée, la garda dans la sienne. Quelques instants nous restâmes dans cette position ; mais les vagues, qui sans cesse augmentaient de volume, ne tardèrent pas à nous atteindre, et nous contraignirent à grimper encore plus haut. Je regardai alors autour de moi; l'ouragan continuait avec la même furie , mais l'atmosphère n'était plus si noire. Je pus, au moyen du banc d'écume qui bordait le rivage , suivre à quelque distance les contours de la baie, et, pour la première fois , je songeai à O'Brien et au brick. Je mis ma bouche dans l'oreille de Swinburne et je criai : — O'Brien ! Swinburne secoua la tête et reporta ses yeux au large. Je me mis à réfléchir s'il y avait quelque chance que le brick eût échappé. Il était au moins à six milles en mer, sinon à sept , quand nous l'avions quitté, et l'ouragan ne soufflait pas tout-à-fait vers la côte. Peut-être s'en était-il éloigné jusqu'à dix milles; mais quel chétif avantage pour lutter victorieusement contre une force terrible 1 Je priai pour les malheureux qui se trouvaient à bord du brick, et je rendis grâce au ciel de ma con-

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