CHAPITRE XLVIII
Tout ce qui n'était pas grosse maçonnerie avait disparu. Nous passâmes prés d'un endroit où la veille s'élevait une rangée de cases , mais elles avaient été toutes rasées. Les nègres travaillaient avec ardeur à retirer des ruines ce qu'ils possédaient de plus précieux; pendant ce temps-là, les femmes tenaient dans leurs bras leurs enfants les plus jeunes, et les autres à leurs côtés. Il y avait aussi plus d'une mère qui se lamentait sur le cadavre d'une petite créature que l'éboulement de sa hutte avait écrasée. Personne ne s'occupa de nous.
Environ un demi-mille plus loin, à notre extrême satisfaction , nous rencontrâmes les équipages des autres barques , qui étaient assis sur le bord de la route. Ils avaient tous échappé sans blessures , car leurs embarcations , beaucoup plus légères que ks nôtres, avaient été plus haut jetées sur la côte. Ils se mirent à notre suite , et nous continuâmes notre marche.
Chemin faisant , nous trouvâmes un chariot renversé sous la roue duquel était la jambe du nègre qui le conduisait. Nous dégageâmes le pauvre diable, mais sa jambe était cassée. Après l'avoir porté à l'ombre au bord de la route, nous poursuivîmes. A chaque nouveau pas , ce fut une nouvelle scène de détij-esse et de désolation, mais qui ne pouvait donner aucune idée du spectacle qu'offrait la ville elle-même. Pas une maison sur trois n'était complètement intacte; et sur la berge , on ne 'voyait que débris hu-
mains , que fragments de navires dont les mâts , rompus en cinq ou six endroits , étaient enfoncés dans le sable à plusieurs pieds de profondeur. Des détachements de soldats s'occupaient à relever les cadavres et à recueillir le peu d'olijets qu'il était possible de sauver. Nous tournâmes nos pas vers la ville , car personne ne nous accostait , personne ne nous regardait même; et là c'était un tableau encore plus atTreux. Dans plusieurs rues , on retirait de dessous les décombres les habitants qui vivaient encore et dont les cris se faisaient entendre ; dans d'autres , on emportait les morts dont elles étaient jonchées. Les lamentations des parents , les hurlements des nègres , les plaintes des blessés , les malédictions et les jurements des soldats français , les ordres continuellement donnés par des officiers à cheval , enfin la confusion produite par des groupes nombreux de spectateurs qui criaient en même temps, tout formait une scène aussi terrible qu'elle était nouvelle.
Après l'avoir contemplée quelques minutes, j'arrêtai un olFicier qui passait au galop, pour lui dire en français que je désirais me constituer prisonnier.
— Nous n'avons pas le temps de faire des prisonniers, répondit-il; des centaines d'habitants sont ensevelis sous les ruines, et nous devons chercher à les sauver. Il nous faut avant tout remplir les devoirs que l'humanité réclame.
— Voulez-vous permettre à mes gens de vous