‹ Pierre Simple (volume 2)Chapitre 147 sur 250 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

pont dans le moment, sans quoi le malheur ne serait pas arrivé. Je venais d'être relevé de quart, et j'avais dit à Collin de se méfier des grains. Je ne vous en parle qu'afm que , si vous échappez et que je n'échappe pas, vous sachiez que je n'avais pas négligé mes devoirs. Nous ne sommes pas loin de la terre, mais je ciois que nous rencontrerons plus vraisemblahlement un requin qu'un ami.

La même pensée m'était venue; toutefois, je n'eu avais rien dit à mes compagnons d'infortune. Mais, après que Swinburne m'eût parlé requins, souvent je regardai à la surface si je n'apercevais pas les nageoires de quelqu'un de ces monstres, souvent j'enfonçai la tète dans l'eau pour voir s'il n'y en avait pas qui vinssent nous dévorer. C'était une terrible perspective.

— Swinburne , vous êtes , j'en suis sûr, exempf de tout reproche. J'aurais dû vous relever moimême, mais j'avais déjà fait le premier quart, et je tombais de fatigue. Il nous faut mettre notre confiance en Dieu ; peut-être , grâce à lui , pourronsnous encore être sauvés.

Un calme presque plat régnait alors , et le soleil montait de plus eu plus dans les cieux; les brûlants rayons (ju'il dardait sur nos têtes étaient intolérables, car nous n'avions j)as de chapeaux pour nous en garantir. Je si-ntais mon crane en feu, etj 'avais envie, poTU" me soustraire à une clialeur que je ne pouvais |»lus supporte!', de m'abandonnei- au gré des flots.

Plus le jour avança , plus nos souffrances devinrent atroces ; le soleil perpendiculaire sur nous , grillait littéralement la partie de nos corps qui s'élevait hors de l'eau. Il me semblait qu'un requin même, venant mettre un terme à mes douleurs, aurait été le bienvenu , mais je pensais à Céleste , et cette pensée-là me faisait désirer de vivre. Vers midi, j'éprouvai un violent mal de cœur et des vertiges , mon courage faiblit , et ma vue se troubla ; mais je me ranimai , lorsque j'entendis Swinburne qui s'écriait : — Une chaloupe ! bonté divine , une chaloupe ! Tenez bon quelques minutes encore , camarades , et vous êtes sauvés.

La chaloupe en question était pleine de nègres qui avaient gagné le large pour pécher des poissons volants. Ils avaient aperçu la vergue flotter sur l'eau, et se hâtaient de venir en faire leur proie. Ils nous recueillirent tous à bord , nous donnèrent de l'eau qui nous sembla du nectar, et nous reprîmes peu à peu l'usage complet de nos sens. Ils attachèrent alors une corde à la vergue, et la touèrent vers le rivage. Nous cheminions à peine depuis dix minutes, quand Swinburne me montra au-dessus de l'eau la queue d'un requin. — Voyez donc, M. Simple ! me dit-il. Je frissonnai et ne répondis rienj mais je remerciai Dieu avec effusion.

En deux heures nous atteignîmes la terre , mais nous étions encore trop faibles pour marcher. On nous porta à l'hôpital, on nous saigna copieusement

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