CHAPITRE LI
bal de dignité , car on entendrait de la musique. La porte était ouverte , nous fûmes assez curieux pour entrer , et nous trouvâmes l'intérieur du bâtiment disposé en une chapelle temporaire. Elle était remplie de gens des deux sexes, les uns nègres, les autres de couleur , qui, rangés sur les bancs, attendaient que le prédicateur arrivât.
— C'est une réunion méthodiste , dis-je à O'Brien.
— Qu'importe ? répliqua-t-il ; restons pour écouter.
Un moment après, nous vimes monter en chaire, non un blanc comme nous le présumions, mais un grand nègre. Il était vêtu de noir, et ses cheveux , qui , malgré tous les efforts du peigne, ne pouvaient rester plats, étaient tressés en une cinquantaine de petites queues au bout desquelles il y avait du plomb, comme vous voyez quelquefois la crinière d'un cheval. Cette invention lui donnait l'air un peu plus ecclésiastique. Sa chemise était ouverte et le col en était rejeté en arrière ; les poignets en étaient hauts et d'une blancheur éblouissante; enfin, il tenait à la main un mouchoir de batiste blanche.
— Quel dandy ! marmotta O'Brien.
— Je vais , dit le prédicateur , et ce début me sembla fort ridicule , je vais prendre la liberté , ù mon Dieu , de vous louer dans les termes de 1 hynuie dix-septième ; que toute l'assemblée la chante en chœur avec moi. Il entoiuia alors les stances indi-
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quées, avec la prononciation la plus étrange. Quand rhymne fut finie , — et je n'ai pas besoin de dire qu elle fut chantée par tous les fidèles d'une manière délicieusement discordante, car tous choisirent le ton et l'air qui leur plurent , — il improvisa une prière, qui n'eut que le tort d'être incompréhensible, et commença son discours. Le sujet qu'il avait adopté était la Foi. Je passe sur l'exorde et sur les développements des trois points, qui , quoique assez grotesques, ennuyeraient peut-être le lecteur; j'omets encore le débit tel qu'on aurait dit un singe voulant imiter un homme , et j'arrive à ce qui m'amusa le plus — à la péroraison dans laquelle il entreprit de prouver à son auditoire qu'il ne pouvait y avoir de foi sans charité. Il commenta d'abord ce texte en termes généraux , mais peu à peu il devint personnel ; et voici , moins la prononciation qui était incroyable , voici, autant que je puis me les rappeler, ses propres paroles.
— Je viens, mes chers frères , de vous démontrer catégoriquement combien il est impossible daller lu ciel , même avec toute la foi du monde , sans la charité. Avoir la charité , peut se résumer en un seul mot : donner ! Supposons que vous ne donniez pas , vous n'avez pas la charité ; supposons que vous n'ayez pas la charité, vous n'avez pas la foi ; supposons enfin que vous n'ayez pas la foi , vous serez tous damnés , vous irez tous en enfer. Maintenant donc , voyons si vous avez la charité.