CHAPITRE XXXII
ment môme où je le mettais enjoué, arriva une balle qui coupa le chien de mon mousquet si nettement, qu'on l'aurait dit coupé avec un couteau. — C'est là un fait extraordinaire ! s'écria le capitaine.
— J'ai cependant vu mieux à bord d'un vaisseau où je servais, répliqua M. Phillott. Le second lieutenant fut rafïlé par une grappe de raisin qui emporta un côté de ses moustaches, et pendant que la grappe faisait le tour de sa tête pour aller voir ce qui se passait plus loin, il en survint une seconde qui enleva le reste. Or, c'est ce que j'appelle être rasé de près.
— Oui , riposta le capitaine , de fort prés effectivement, si la chose pouvait être vraie. Aussi excusezmoi, M. Phillott, mais vous contez quelquefois des histoires bien invraisemblables. Je ne parle pas pour moi-même, mais l'exemple n'est pas bon pour mon jeune parent que voilà, pour M. Simple.
— Capitaine Kearney, demanda le premier lieutenant avec de longs éclats de rire, savez-vous ce que le pot disait à la marmite.^
— Non, monsieur, je n'en sais rien , répondit le capitaine d'un air offensé... Voulez-vous, M. Simple, prendre un verre de vin?
Je croyais que cette petite brouillerie aurait corrigé le capitaine; elle le corrigea, mais seulement pour quelques miiuites, et alors il recommença ses mensonges. Le premier'lieutenant eut le malheur d'observer qu'il serait nécessaire d'introduire tous les
matins de l'eau dans le navire et de la pomper ensuite , afin d evitei" Todeur de Teau qui séjournait dans les petits-fonds. — Il y a pires odeurs qui celle de cette eau-là, répliqua le capitaine. Croiriez-vous que tout un équipage faillit être empoisonné par de l'essence de roses? C'est cependant ce qui m'arriva un jour que je naviguais sur la Méditerranée. J'étais à la hauteur deSmyrne, guettant un vaisseau français qui devait mener en France un pacha comme ambassadeur. Je n'ignorais pas que la prise ne dût être bonne, et j'avais toujours ma lunette braquée, lorsqu'un matin nous l'aperçûmes à l'opposé du vent. Nous fîmes force de voiles pour l'atteindre , mais il nous évita , manœuvra peu à peu de manière à se placer comme nous-mêmes sous le vent, et vers la nuit nous le perdîmes de vue. Comme je savais que sa destination était Marseille, nous ne néghgeâmes aucun effort pour le retrouver. La brise malheureusement fut molle et variable pendant cinq jours; mais au bout de ce temps, comme j'étais couché dans mon hamac , je sentis , vers le lever du soleil , une forte odeur qui venait du même côté que le vent et entrait dans la cabine par une des coulisses vitrées qui se trouvait ouverte. Après l'avoir respirée deux ou trois fois, je reconnus que c'était celle de l'essence de roses. J'envoyai donc chercher l'officier de quart, et lui demandai s'il y avait quelque chose en vue. — Rien, me répondit-il ; mais je lui donnai ordre d'interroger l'horizon avec le télescope et d'examiner sur-