CHAPITRE LUI
bientôt obligé de le faire, car je n'avais qu'un congé de quinze jours , et de la savoir en butte aux mille tracasseries que lui causerait mon père avec une maladie du genre de la sienne, m'aflligeait profondément. Mais nous eûmes une bonne et longue conversation, je lui racontai toutes mes aventures depuis mon dernier départ, et nous oubliâmes pour le moment le motif de nos chagrins et de nos regrets. Pendant trois jours, mon père insista pour que la vieille garde lui pompât le gaz qu'il avait dans le corps, et retomba ensuite dans un de ses profonds assoupissements, qui dura près de trente heures.
Quand il se réveilla, j'allai de nouveau le voir. Il était huit heures du soir, et j'entrai dans sa chambre avec une lumière. — Emportez-la, vite, emportezla , ou tâchez de l'éteindre soigneusement.
— Mais qu'avez-vous donc, mon père?
— Ne m'approchez pas, si vous m'aimez; ne m'approchez pas ! Éteignez votre lumière, vous disje, éteignez-la.
J'exécutai cet ordre, et lui en demandai ensuite la raison. — La raison? dit-il, alors que nous étions dans une obscurité complète ; ne la voyezvous pas ?
Non , mon père, je ne saurais rien voir dans de pareilles ténèbres.
— Eh bien ! alors, sachez, Pierre, que je suis un magasin rempli de poudre. La plus petite étincelle du monde, et je saute! Jugez du péril. Vous ne
voulez sûrement pas causer la mort de votre père, mon ami ? Et le pauvre vieillard, fondant en larmes, pleura comme un enfant.
Je savais qu'il était inutile de raisonner avec lui. — Mon cher père , dis-je , à bord d'un vaisseau, quand un danger de ce genre nous paraît à craindre, nous inondons toujours le magasin. Or, si vous buviez beaucoup, beaucoup d'eau, la poudre deviendrait humide, et vous n'auriez plus de risques à courir.
Mon père fut enchanté de mon expédient, et avala de demi-heure en demi-heure un énorme verre d'eau que la vieille garde était obligée de lui donner à l'instant où il le demandait. Il continua ce remède pendant trois ou quatre jours , qui , passés dans la compagnie de ma chère Hélène, me parurent délicieux , et retomba dans son insensibilité. Un soir que ma sœur et moi nous nous demandions quelle serait sa prochaine lubie, la garde vint me chercher en grande hâte, et je trouvai mon pauvre père, qui, étendu sur son lit, respirait d'une manière fort étrange.
— Qu'avez- vous? lui demandai-je.
— Parbleu ! ne voyez-vous pas ce que j'ai? Estce qu'un pauvre petit enfant , nouveau-né , peut vivre sans que sa mère reste là pour l'allaiter et prendre soin de lui.
— Quoi ! mon père , prétendez-vous dire que vous venez de naître?