‹ Pierre Simple (volume 2)Chapitre 165 sur 250 · CHAPITRE LUI. 30Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI. 30Î

— Oui, sans doute, et je meurs du besoin de téter.

Quoique cette idée outre -passât les bornes de l'absurde, je répondis gravement qu'il n'y avait rien de plus vrai, mais que par malheur sa mère était morte en couches, et qu'on allait être forcé de l'élever à boire.

Il en tomba d'accord avec moi. Je priai la garde de faire un peu de gruau avec de l'eau-de-vie , et de lui en donner. Elle en fit, et il s'en laissa mettre dans la bouche, comme s'il eût été réellement un poupon. J'allais lui souhaiter le bonsoir, quand il me fit signe d'approcher et me dit : — Pierre , elle a oublié de me changer de langes.

C'en était trop, et je ne pus m'empêcher de rire, mais j'instruisis la garde de ce dont il se plaignait. — Pai^di ! monsieur, qu'importe ! répliqua-t-elle ; si le bonhomme s'est mis cette idée-là dans la tête,» pourquoi ne pas le satisfaire? Je vais aller quérir la nappe de la cuisine.

Cet accès dura six jours , car il dormit , parce qu'ordinairement un poupon dort beaucoup , et j'espérais la voir durer bien plus long-temps, mais^ il retomba dans sa léthargie , et après un long assoupissement s'éveilla avec un autre caprice. Mon temps allait expirer et j'avais écrit à mon nouveau capitaine pour lui demander une prolongation de congé ; mais je reçus de lui une réponse où il me disait que la chose n'élait pas possible, et m'enjoi- .•nait de revenir immédiatement à bord.

J'en fus assez surpris, mais il me fallut obéir j j'embrassai ma chère sœur et je partis pour Portsmouth. Je lui avais recommandé de se prêter aux fantaisies de mon père : elle suivit ma recommandation , mais il avait parfois des lubies telles , que le génie le plus inventif aurait été mis en défaut, et n'aurait su ni les combattre ni trouver un remède de nature à tranquilliser le malade. Évidemment, la santé de mon père déclinait de jour en jour, et sa constitution était minée par l'action lente, mais continue , de souffrances à la fois physiques et morales. La position de la pauvre Hélène était affreuse , et ce fut , je l'avoue, avec de tristes prévisions que je la quittai.

Je dois mentionner ici que j'avais reçu toutes mes parts de prises, et qu'elles se montaient à 1 ,500 livres sterling, somme assez ronde pour un lieutenant. Je la plaçai dans les fonds publics, et je laissai ma procuration à Hélène , en la suppliant d'user de la somme comme si elle lui appartenait. Nous délibérâmes sur ce qu'elle aurait à faire si notre père venait à mourir , et nous convînmes qu'après avoir payé toutes ses dettes qui s'élevaient, nous le savions, à trois ou quatre mille guinées, elle vivrait de son mieux avec le reste des biens de la succession paternelle et l'intérêt de mes fonds.

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