CHAPITRE XXXII
Ell cet instant, rofficier de quart descendit annoncer qu'il y avait un immense requin sous l'écusson, et demander si le capitaine voulait permettre aux officiers de chercher à le prendre.
— Bien volontiers, répliqua le ca})itaine Kearney, car je hais les requins tout autant que le diable. H y en a un qui , pendant que je naviguais dans la Méditerranée , m'a presque fait perdre 14jOOO livres sterling.
»— Puis-je vous prier de nous apprendre comment, capitaine Kearney ^ dit le premier lieutenant , du ton le plus grave; je suis fort curieux de le savoir.
— Mon Dieu , c'est une histoire fort simple , répartit le capitaine. J'avais à Malte une vieille parente qu'un hasard me lit découvrir. C'était une vieille fille de soixante ans , qui avait demeuré toute sa vie d^ns Tile , et encore un coup , ce fut un pur hasard si je découvris son existence. Me promenant un jour dans Strada Reale, j'aperçus un grand babouin, domicilié dans cette rue, qui tenait par la queue un bichon aussi gras que petit , et qui rcntraînait de la sorte, tandis qu'une vieille dame criait au secours. En effet, toutes les fois qu'elle s'avançait pour délivrer son chien , le singe se précipitait sur elle comme pour l'entraincr aussi , et sans se dessaisir du bichon qu'il continuait à tenir ferme d'une main , de l'autre empoignait les jupons de sa mai- Iresse. Je gardais rancune à M. Jacko , depuis qu'il m'avait attaque un soir ([ue je passais à côté de lui ,
et tirant mon ëpéo , dès que je m'aperçus de la manière dont il se conduisait, je lui en portai un coup qui renvoya, hurlant et saignant comme un porc, à vingt pas de distance, et qui me laissa en possession du bichon que je rassurai et rendis à sa maîtresse. La vieille dame était toute tremblante et me pria de la reconduire jusque chez elle. Elle avait un hôtel supei^be, et quand elle fut assise sur le sofa du salon, elle me remercia beaucoup de ce qu'elle appelait ma bravoure , et m'apprit qu'elle avait nom Kearney. Sur ce , je lui eus bientôt démontré que nous étions parents ; notre parenté la transporta de joie , et elle me pria de regarder sa maison comme la mienne. Je restai dans la station de Malte les deux années qui suivirent , et je manœuvrai si habilement , que la vieille dame me donna à entendre qu'elle voulait , ne se connaissant pas au monde d'autres parents que moi , me faire son unique héritier. A la fm je fus rappelé en Angleterre , et ne voulant pas me séparer d'elle, je la conjurai de m'accompagner en lui offrant ma cabine. Elle tomba fort malade une quinzaine avant le jour fixé pour notre départ , et fit un testament qui m'instituait son légataire universel; mais elle recouvra la santé et redevint aussi grasse
que jamais M. Simple, la bouteille est à côté de
vous. Je doute que lord Privilège vous ait donné du vin de Bordeaux meilleur que celui-ci ; je l'ai moimême emporté de France , il y a dix ans, lorsque je commandais la Coquette.