CHAPITRE XXXIl
— Voilà qui est bizarre, observa le premier lieutenant. Nous en avons acheté à la Barbade , dont le verre et les bouchons portent le même cachet.
— Possible , répliqua le capitaine ; les anciennes maisons conservent toujours leurs mêmes marques; mais je doute que le vôtre puisse se comparer au mien.
Comme M. Philott désirait connaître la fin de l'histoire du capitaine, il s'abstint, pour cette fois, de le convaincre d'un nouveau mensonge. Rien ne lui aurait été plus facile , car il savait positivement que le capitaine avait embarqué son vin à la Barbade. Le capitaine continua donc tranquillement son récit.
— Eh bien ! je cédai ma cabine à la vieille dame, et me résignai , pendant tout le trajet de Malte en Angleterre, à suspendre mon hamac dans la chambre des officiers. Nous éprouvâmes devant Ceuta un calme de quarante-huit heures. La vieille dame raffolait de son bichon, et dans les commencements de la traversée, je prenais deux fois par semaine le soin de baigner la petite bête ; mais je m'en lassai à la fin et je chargeai mon contre maître de me suppléer; mon contre-maître , qui était un vilain paresseux , s'avisa, bien à mon insu , d'attacher le pauvre chien au bout d'une corde, et, après l'avoir jeté par-dessus bord , de le traîner ainsi dans l'eau l'espace d ^ac ou deux minutes. Ce fut pendajU le calme dont je vous })arlais qu'il imagina cette jolie méthode de bain;
et dès la seconde fois , un requin qui s'élança de dessous l'écusson, avala le bichon en une bouchée. Le contre-maitre m'annonça sa perte comme une chose de nulle importance ; mais je savais à quoi m'en tenir, et je fis mettre le drôle aux fers. Je descendis alors, et j'avouai à miss Kearney le fatal accident qui était arrivé , en me hâtant d'ajouter que le coupable avait été déjà mis aux fers et qu'il passerait par les verges. Au premier mot de la mort du bichon, la vieille dame était enti'ée dans la plus violente fureur ; elle déclara que c'était ma faute , que je jalousais le chien, et que j'avais agi avec réflexion. Plus je protestai de mon innocence , plus sa colère augmenta; et pour éviter ses injures en même temps que pour garder mon sang-froid, il me fallut remonter sur le pont. Je n'y étais pas depuis cinq minutes qu'elle y monta aussi, ou du moins qu'elle y fut hissée, car elle était tellement pesante qu'elle ne pouvait en venir à bout sans qu'on l'aidât. Vous savez comment, aux Indes, les éléphants poussent avec leur tête un canon à travers un marais; eh bien ! quand elle voulait venir sur le pont , mon intendant avait coutume de la pousser par la grande échelle , d'une manière tout-à-fait analogue, la tête complètement ensevelie dans ses cotillons. Lorsqu'elle était enfin arrivée en haut et qu'il letirait sa tête , il l'avait aussi louge et aussi chaude quun homard qui sort du chaudron. Oi", elle arriva, son testament à la main, et me lançant un regard couri'oucé ; — Puisque le requin a