CHAPITRE LV
lieutenant, j'aurais sans doute obtenu le grade supérieur, et maintenant , il n"y fallait plus penser. Lorsque je fus couché, cette réflexion me fit pleurer de dépit. Si la conduite de notre capitaine fut amèrement censurée dans la salle d'armes par tous les officiers, autant que par tous les matelots, j'ai à peine besoin de le dire. Thompson voulait qu'on le traduisit devant une cour martiale , ce que j'eusse volontiers fait, n'eût-ce été que pour me débarrasser de lui; mais j'eus à ce sujet une longue conversation avec le vieux Swinburne , et il me démontra que mieux valait ne pas tenter une telle démarche. — Car, voyez-vous, M. Simple, vous n'avez pas de preuves. Il ne s'est pas réfugié dans la cabine j il est resté sur le pont , quoique pour n'y rien faire. Vous ne pourrez donc prouver qu'il soit un lâche , quoiqu'on n'en puisse guère douter. Bailleurs, quant à n'avoir pas renouvelé l'attaque , eh bien ! n est ce pas au capitaine de décider ce qui convient le mieux pour le service de Sa Majesté ? Et s'il a pensé que, vu le déplorable état du brick et le voisinage de la côte ennemie, la chose n'était pas faisable , eh bien 1 on ne verrait là qu'une erreur de jugement. Enfin , il est ime autre considération qu'il faut ne pas perdre de vue, c est que jamais des capitaines réunis en cour martiale , n admettraient qu'à la dernière extrémité une accusation de lâcheté contre un de leurs confrères, de peur que la honte ne rejaillit sur tout le corps. L'avis de Swinburne
était bon , et je renonçai à tout projet de porter plainte ; cependant il me sembla que le capitaine appréhendait beaucoup que je ne prisse ce parti, tant il fut aimable et poli jusqu'à notre retour en Angleterre. Il me dit qu'il avait remarqué ma belle conduite pendant l'action , et qu'il ne manquerait pas de la faire connaître. C'était bien quelque chose , mais il ne tint pas parole, car ses dépêches devinrent publiques avant que nous ne reprissions la mer, et le nom d'aucun officier ne s'y trouvait. Il se contentait de dire en termes généraux qu'ils s'étaient tous comportés de manière à mériter des éloges. Il qualifiait le vaisseau ennemi de corvette , sans spécifier si c'était un brick ou un brick-corvette ; et son rapport était rédigé dans un style si emphatique, qu'on se fût imaginé qu'il avait combattu un navire de force supérieure. Il déclarait en finissant que dès qu'il avait eu réparé ses avaries, il avait viré de bord , mais que l'ennemi n'avait pas voulu accepter de nouveau le combat. C'était la vérité, assurément, et par la meilleure de toutes les raisons possibles , car il était en trop mauvais état pour revenir vers nous. Toutes ces allégations pouvaient être contestées , mais le grand nombre des hommes tués et blessés prouvait que l'action avait été chaude , et la capture immédiate du brick, que nous l'avions réellement laissé hors de combat. Aussi, en somme, le capitaine Hawkins retira de cette affaire beaucoup d'honneur aux yeux de certaines gensj mais il