CHAPITRE LVI
— Votre conscience, monsieur ?
— Pardon, capitaine, pardon. J'ai toujours fait mon devoir par le beau comme par le mauvais temps, et voici dix-huit ans que je sers Sa Majesté sans avoir jamais été puni; mais s'il faut aujourd'hui que je sois pendu , sous votre bon plaisir et sauf votre respect, je ne puis Tempecher.
— Je ne vous donne plus qu'une minute , monsieur, s'écria le capitaine , pour faire votre devoir.
Miller regarda tour à tour le capitaine et la grande vergue. — Capitaine Hawkins, dit-il ensuite, je vais faire mon devoir , au risque d'être pendu pour la peine. A ces mots , il jeta sa queue de chat sur le gaillard d'arrière et se mêla au groupe des matelots.
Le capitaine était confondu et ne savait trop que faire. Persister semblait inutile; reculer était presque impossible. Il y eut un morne silence d'une minute; chacun, impatient de connaître ce qui allait arriver, respirait à peine. Au reste, ce fut Jones, le loustic, Jones la victime désignée , qui le premier rompit le silence.
— Pardon , votre honneur, dit -il en retournant la tête vers le capitaine; mais si je dois être fouetté, ne pourriez-vous être assez bon pour qu'on m'ex- [iédie tout de suite ? à rester ici nu toute la journée, j'attrapperai un rhume mortel. C'était luie moquerie évidente de la part du matelot , et le capitaine fut tiré de sa rêverie.
— Sergent des soldats de marine, mettez à Miller
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et à Collins les fers aux jambes pour cause de mutinerie; messieurs, je m'aperçois qu'il y a une conspiration à bord , mais j"y mettrai bon ordre. Je connais les chefs, et, de par Dieu, ils s'en repentiront; M. Paul , faites descendre les gens de Véquipage. Vous , M. Simple , faites équiper mon canot , et rappelez-vous que je défends expressément qu'aucune chaloupe n'aille à terre.
Le capitaine se disposa à quitter le brick , et me lança un regard terrible au moment de descendre dans son canot ; mais j'avais fait mon devoir, et je m'inquiétai peu du reste. Au surplus, j'épiais alors sa conduite aussi soigneusement qu'il observait la mienne.
— Le capitaine veut être le premier à conter l'histoire , dit Thompson en venant à moi. Or, si j'étais à votre place, M. Simple, je m arrangerais de manière que la vérité des faits fût connue.
— Et comment y parvenir ? répliquai-je ; il a défendu toute communication avec la terre.
— Tout simplement en envoyant un officier à bord de chacune des deux frégates dire que le brick est en rebellion ouverte, et prier qu'on le surveille. Ce n'est que faire votre devoir comme officier commandant; vous, envoyez seulement le message, mais laissez-moi le soin de raconter les faits à ma façon. Soyez sûr que les capitaines de ces deux frégates, s'il y a une cour d'enquête, ce dont je ne doute pas, y seront appelés.