CHAPITRE LX
pas de temps à perdre , je vais vous expliquer tout. Je sais que je puis m'en remettre à votre discrétion. Vous n'avez pas oublié que vous me laissâtes sur 1# corsaire avec la jaquette du capitaine Kearney sur le dos et ses epaulettes sur mes épaules, prêt , vous semblait-il, et je le croyais aussi, à rendre le dernier soupir. Quand vous eûtes quitté le bâtiment et que vos chaloupes se furent éloignées , les Danois revinrent à bord et me trouvèrent. Je respirais encore; ils jugèrent de mon rang par mon habit, me descendirent dans la barque, et m'emmenèrent à terre. Fort peu de temps après, le corsaire coula. Ils avaient d'abord cru que je ne pourrais vivre ; mais, au bout de quelques jours, j'éprouvai un mieux notable, et ma santé s'améliora de plus en plus. Ils me demandèrent mon nom , je répondis quo je m'appelais Glousse, mais ils alongèrent le mot, et, je ne sais comment, en firent Glouskson. Mon rétablissement fut un miracle , et je me porte à présent aussi bien que jamais. Ils n'étaient pas peu fiers d'avoir capturé un capitaine de la marine britannique, et, comme s'ils avaient craint que cette gloire no leur échappât, ils ne m'interrogèrent jamais sur mon rang véritable. Au bout de quelques semaines , je fus end^arqué poiu* le Danemarck sur im navire de coin'se; mais il arriva que nous essuyâmes une tempête , et que nous fîmes naufrage sur les côtes de la Suède , près deCarlskrone. Le Danemark , par suite d'une coalition avec la Russie , était alors en guerre avec la
Suède ; les gens de l'équipage furent donc faits prisonniers , tandis que je redevins libre et qu'on me traita avec beaucoup de distinction ; mais comme je ne pouvais parler ni français ni suédois, ma position ne laissait pas que d'être assez embarrassante. Cependant, je ne manquais de rien, et on m'avait même accordé la permission de retourner en Angleterre aussitôt que bon me semblerait. Les Suédois, comme je vous l'ai dit, étaient en guerre avec les Russes, et équipaient alors une flotte , mais , que Dieu les bénisse ! ils n'y entendaient presque rien. Souvent je m'amusais à me promener dans le chantier et à suivre des yeux les travailleurs, mais il n'y avait pas dans toute la flotte trente hommes qui sussent comment s'y prendre , et surtout , il n'y en avait pas un qui fût capable de montrer aux autres. Or, Pierre, vous savez que je ne puis rester oisif. Peu à peu donc , je donnais un conseil à celui-ci, un conseil à celui-là ; car beaucoup de marins entendaient l'anglais, et je continuais jusqu'à ce qu'ils fussent à leur affaire. Capitaines, officiers matelots, tous m'étaient fort reconnaissants. A la fin, ils venaient d'euxmêmes me trouver, et quand ils ne comprenaient pas bien mes explications orales, je ne me faisais pas prier pour mettre la main à l'œuvre. Aussi, la flotte commença-t-elle bientôt à prendre tournure. L'amiral qui la commandait ne se sentait pas d'aise , car bientôt j'allai aussi régulièrement au travail que si l'on m'avait payé de mes peines. Enfin, un beau