CHAPITRE LXIir
femme lorsqu'un homme est dans le malheur , disait le'pauvre Trotter en se cachant la tète dans mon sein. Quand partez-vous pour la capitale ?
— Ce soir même , madame Trotter.
— J'espère que je continuerai à fournir le brick?
— Je l'espère aussi , madame Trotter, et je n'ai aucun motif d'en douter.
— Maintenant, M. Simple, en quel état sont les finances ? voulez-vous un peu d'argent ? vous me le rendrez quand il vous plaira. N'ayez pas peur; je ne suis })lus tout-à-fait aussi pauvre que quand vous étiez notre pensionnaire , et que vous me donnâtes douze paires de bas. Je sais ce que c'est que d'avoir besoin d'argent , ce que c'est que d'avoir besoin d'amis.
— Bien des remercîments, madame Trotter, répondis-je ; mais j'ai dans ma bourse de quoi faire mon voyage , et ensuite je ne manquerai pas d'argent.
-^—Certes, j'ensuis enchantée, mais mon offre était sérieuse. Adieu donc , puisque vous n'en avez pas besoin , et que le ciel vous protège I mais avant de nous quitter , embrassez- moi , M. Simple; ce ne sera pas la première fois.
Je l'embrassai, car j'étais sensible à son obligeance, et après avoir un peu minaudé , un peu fait la coquette, elle se retira. Je ne pus m'empècher de réfléchir , quand elle fui partie , combien nous connaissons mal le cœur des autres. M aurait-on de-
mandé la veille si madame Trotter était capable d'une action généreuse , que la croyant toujours telle que je l'avais vue dans l'adversité, j'eusse hardiment répondu, non. Cependant elle était bien désintéressée dans l'offre qu'elle venait de me faire , car elle connaissait assez les règlements de la marine pour savoir que j'avais peu de chance de redevenir premier lieutenant et de me retrouver à même de lui rendre service. Et combien , au contraire, n'arrive-t-il pas souvent que des personnes qui devaient, par reconnaissance ou par suite d'unelongue amitié, faire tout leur possible pour vous secourir , vous tournent le dos dans la détresse , et se montrent aussi fausses que perfides. Il n'y a que Dieu qui connaisse nos cœurs î J'envoyai ma lettre pour O'Brien dans les bureaux de l'amiral du port , je me mis à table pour diner , mais ne pus toucher à rien , et à sept heures je montai en diligence. J'étais tout malade, j'avais une fièvre brûlante et un horrible mal de tête , mais je ne pensais qu'à ma sœur.
Quand j'arrivai à Londres, je me sentis beaucoup plus mal , mais je ne m'y arrêtai pas plus d'une heure. Je pris une place dans une voiture qui ne devait pas me conduire à la ville prés de laquelle nous résidions , car celle qui ordinairement m'y conduisait et que j'eusse encore voulu prendre était pleine, mais je ne voulais pas perdre un jour. L'autre où je montai passait à environ quarante milles du presby-
cre, et je comptais prendre la poste pour couper