CHAPITRE LXIV
mouton^ répliqua l'homme dont j'avais de'jà reçu la visite.
Je m'adressai alors au médecin , et le priai de me dire pourquoi et comment on m'avait amené dans une semblable maison. Il me répondit d'un ton doucereux et patelin que c'était à la requête de mes amis , et que tous les soins possibles me seraient prodigués ; qu'il savait parfaitement que mes accès ne revenaient c{u'à de certains intervalles ; que pendant mes moments de raison je jouirais de toute la liberté que permettait la prudence , et qu'il espérait que bientôt je serais guéri de manière à ce [qu'on me laissât sortir de l'hôpital. Je répliquai en lui apprenant qui j'étais et quelle avait été l'origine de ma maladie. Le docteur secoua la tête, me conseilla de rester au lit le plus possible, et me quitta pour aller voir d'autres malheureux.
Comme je le découvris par la suite , mon oncle m'avait fait enfermer sous prétexte que j'étais un jeune homme qui n'avait plus sa tête , et dont la folie consistait à croire qu'il se nommait Pierre Simple, qu'il était l'héritier des litres et des domaines de lord Privilège ; que j'étais parfois très-importun, m'introduisant de force dans son hôtel, en insultant ses domestiques , mais que sous toute autre espèce de rapport j'étais iiioffcnsif ; que mes accès , d'ordinaire , se terminaient par une fièvre violente ; enfin , (jue c'était plutôt dans la crainte que je ne me fisse moi-même du mal , que par aucune mal-
veillance envers un pauvre jeune homme , qu'il désiraitque je restasseà Thôpital etqu'on m'y soignât.
On peut du premier coup-d'œil apercevoir l'artifice de cette fable : moi , qui ne soupçonnais pas pourquoi on m'avait enfermé, naturellement je continuai à me donner mon véritable nom , et , tant que je me le donnai , on crut au dérangement de mon cerveau. Le lecteur ne devra donc pas être surpris quand je lui dirai que mon séjour à Bedlam fut d'un an et demi. Le docteur me visita les deux ou trois premiers jours, et me voyant calme, ordonna que pour m'amuser on m'apportât , si j'en désirais, des livres , du papier, de l'encre et des plumes; mais la moindre tentative d'explication le faisait inévitablement sortir de ma chambre. Il me fut donc démontré, non-seulement par sa conduite, mais encore par celle" du gardien , qui ne tenait aucun compte de tout ce que je disais , que je n'avais aucune chance d'être écouté ni d'obtenir mon élargissement.
Le premier mois passé , le docteur ne me visita plus ; j'étais un malade tranquille , et il se contentait de recevoir le rapport du gardien. On m'avait envoyé dans la maison avec tousles documents propres à prouver que j'étais fou; et, quoiqu'il faille peu de chose pour établir un cas de folie , il est besoin des preuves les plus fortes pour démontrer qu'on jouit de toute sa raison. A Bedlam, je ne pus y parvenir. Cependant, on ne me traitait pas mal, on m'accordait tout ce qui est nécessaire au bien-être de la vie