CHAPITRE XXXIV
même, il me faisait chaque jour venir une heure ou deux dans sa cahine , j'y employais ce temps à lire, et quand je quittais mon livre il me demandait compte de ce que j'avais lu- Par ce moyen, non seulement il m'instruisait, mais encore augmentait beaucoup sa propre instruction j car mes différentes lectures lui suggéraient une foule de remarques qui en fixaient ineffaçablement les divers sujets dans nos mémoires.
— Eh bien ! Pierre , me dit-il le lendemain du combat , lorsqu'il vint me rejoindre dans sa cabine, de quoi me parlerez-vous ce matin ? à coup sûr , c'est vous qui êtes le maitre d'école , et non moi , car j'apprends chaque jour de vous.
— Je n'ai pas beaucoup lu aujourd'hui, O'Brien, je n'ai fait que penser à ce pauvre M. Glousse.
— Ce n'est pas un tort , Pierre ; ne vous hâtez jamais d'oublier vos amis; vous n'en trouverez pas trop dans le cours de votre pèlerinage sur la terre.
— Pensez-vous qu'il soit mort ?
— Ma foi ! c'est une question à laquelle je ne puis répondre; une balle qui traverse le ventre d'un homme n'est pas faite , à coup sûr , pour alonger ses jours ; mais une chose certaine , c'est que maintenant qu'il a sur le dos la jaquette du capitaine, il ne mourra que s'il ne peut s'empêcher de mourir.
— Oui, il aspirait toujours à être gentilhomme ,
ce qui était passablement absurde pour un contremaître.
— Absurde, point du tout, Pierre; mais une absurdité véritable , c'est la vôtre , à vous qui parlez sans réflécbir. Aucun des camarades de M. Glousse l'a-t-il jamais vu commettre une action vile ou peu délicate ? non , et pourquoi ? parce qu'il ambitionnait de devenir gentilhomme et que cette ambition relevait au-dessus de sa classe. La vanité est un âne maudit , toujours prêt à mettre la tête entre les jambes et à nous jeter par terre ; mais l'orgueil est un beau cheval qui nous mène au but et qui même nous permet de dépasser nos compagnons de voyage. M. Glousse avait de l'orgueil , et c'est une qualité toujours louable , même chez un contre-maître. Combien ne voyez-vous pas dans vos livres d'individus qui partent de rien et qui deviennent de grands hommes? C'est le talent, oui , certes. Mais ce talent , qu'étoufferait la vanité , l'orgueil le fait éclore.
— Vous avez grandement raison , O'Brien ; j'ai dit tout à l'heure une sottise.
— Ne vous en chagrinez pas , Pierre ; personne excepté moi ne vous a entendu j c'est donc sans conséquence. Ne dînez-vous pas aujourd'hui dans la cabine?
— En effet.
— Moi aussi. Le capitaine est ce matin d'une merveilleuse humeur. Il m'a débité deux ou trois