CHAPITRE XXXIV
histoires si invraisemblables, que j'ai failli lui manquer, en plein gaillard d'arrière , de politesse et de respect. Quel dommage qu'un tel homme ait contracté une si mauvaise habitude!
— Il ne s'en guérira jamais, j'en ai peur, répondis-je ; mais , à coup sûr , ses blagues ne font de mal à personne. Elles sont ce qui s'appelle des mensonges inoffensifs. Je ne le crois pas capable de mentir réellement , c'est-à-dire de commettre un mensonge qui serait de nature à déshonorer un gentilhomme.
— Pierre , un gentilhomme qui ment se déshonore toujours , que son mensonge soit inofTensif ou criminel ; j'accorde cependant qu'il y a une différence. Tout au moins , c'est une dangereuse habitude que de mentir pour plaisanter ; car les mensonges inoffensifs ne sont que messieurs les huissiers de mensonges criminels. Je ne connais qu'un cas où il soit excusable de mentir , c'est quand il faut tromper l'ennemi. Alors, votre devoir envers votre pays vous permet de mentir à vous étrangler ; et c'est précisément parce que le mensonge porte atteinte à la réputation, qu'il devient dans ce cas une espèce de vertu.
— A quel sujet l'ofllcier des troupes de marine et M. Phillott se disputaient-ils donc ce matin?
— A propos de la moindre des bagatelles. L'ofllcier des troupes de marine est d'une susceptibilité diabolique, et s'offense quand on ne songe nulle-
T. II. PIERRB SIMPLE.
é6 PIERRE SIMPLE.
ment à rolTenser. M. Phillott a mauvaise langue, mais il a bon cœur.
— C'est dommage !
— Oui, bien dommage; car il est excellent olïicier; mais le fait est, Pierre, que les subalternes ont trop de penchant à copier leurs supérieurs ; aussi, importe-t-il beaucoup qu'un aspirant navigue avec un capitaine qui ait toutes les manières d'un gentilhomme. Phillott , au contraire , a servi les trois quarts du temps sous le capitaine Ballover, qui est connu dans la marine pour son langage ignoble et grossier. Qu'en résulte-t-il ? que Phillott , et beaucoup d'autres qui ont servi sur son bord, ont pris sa mauvaise habitude.
— J'aurais cru, O'Brien, qu'il devait suffire d'avoir été si souvent choqué par de tels discours lorsqu'on n'était qu'officier subalterne , pour qu'on se gardât toujours de s'en servir envers les autres, une fois qu'on était monté en grade.
— C'est là , Pierre , le premier sentiment qu'on éprouve; mais il s'évanouit au bout d'un certain temps. L'indignation qu'on a d'abord ressentie s'émousse peu à peu ; on finit par devenir indifférent, on oublie qu'on choque soi-même les autres, et l'on prend une habitude qui fait autant de tort que «le honte à la profession de marin. Mais, puisque nous dînons dans la cabine^ il est heure de songer à notre toilette; ayez donc la complaisance, Pierre, de me priver du plaisir de \X)tre compagnie , pour que je