‹ Pierre Simple (volume 2)Chapitre 39 sur 250 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

m'attife un peu , comme on y est tenu d'après les règlements du service de Sa Majesté, quand on dine chez le commandant du navire.

Nous nous retrouvâmes à la table du capitaine, où il y avait , suivant la coutume , grand étalage d'argenterie, mais où les plats, quoique d'aigent, ne contenaient guère que les rations du vaisseau. A dire vrai, nous étions en croisière depuis quelque temps, et cette simplicité n'était pas sans excuse; mais cependant, peu de capitaines eussent été si mal approvisionnés. — J'ai peur, messieurs , que vous ne fassiez pas très bonne chère, fit observer le capitaine lorsque son intendant enleva les couvercles des plats ; mais, en pleine mer, il faut prendre le temps comme il vient et la soupe comme elle est. M. O'Brien, de la purée de pois? Il me souvient de certaine croisière où j'ai fait de plus maigres repas. Le bâtiment n'était pas ponté ; nous restâmes treize semaines avec de l'eau jusqu'aux genoux, et nous ne reçûmes tout ce temps que du porc cru, faute de pouvoir allumer du feu.

— Et pout-on , capitaine Kearney, savoir où la chose arriva?

— Sans doute. Ce fut à la hauteur des Bcrmudes. Nous croisâmes sept semaines avant de pouvoir trouver ces ilcs , et nous commencions vraiment à croire qu'elles étaient elles-mêmes allées en croisière.

— Je présume, monsieur, que vous ne fûtes pas

fâché d'avoir du feu pour faire cuire vos aliments , lorsque vous jetâtes enfin l'ancre? dit O'Brien.

— Je vous demande pardon, répliqua le capitaine Kearney; nous étions tellement accoutumés à manger de la viande crue et avoir les pieds dans l'eau, que de très long-temps nous ne pûmes ni supporter la viande cuite ni nous abstenir de prendre des bains de pied par-dessus bord. J'ai vu un des gardes chaloupes de l'arriére attraper un énorme barracouta, et le manger vivant. Même, si je n'avais pas donné les ordres les plus stricts et fait fouetter une douzaine de gens de l'équipage, je doute qu'au moment où je vous parle, ils mangeraient leurs aliments cuits. La force de l'habitude est terrible î

— Oh! assurément, répliqua M. Phillott d'un ton sec et en clignant de l'œil vers nou», par allusion aux incroyables histoires du capitaine.

— Oui , assurément , répéta O'Brien ; car nous voyons une paille dans l'œil de notre voisin, mais nous ne voyons pas une poutre dans le nôtre. Et il cligna de l'œil vers moi , par allusion à Thabitude qu'avait M. Phillott de tenir d'ignobles propos.

— J'ai autrefois connu, reprit le capitaine , un homme marié qui avait toujours la coutume, quand il était au lit , de tenir la main sur la tête de sa femme, et qui , en conséquence , lui défendait tout bonnet de nuit. Eh bien ! elle y gagna un rhume dont elle mourut , et le mari ne parvint à refermer l'œil que lorsqu'il imagina de faire coucher à son

Page 1