CHAPITRE XX
connue. Les invitations s'étendaient aux aspirants ; et pour mon compte j eus exactement à me louer de la bonne chère que je fis et du bienveillant accueil que je reçus pendant mon séjour. 11 y avait cependant une chose dont j'avais entendu tellement parler, que je désirais beaucoup la voir; c'était un bal de dignité. Mais il me faut donner ici une petite explication , ou mes lecteurs ne me comprendraient pas. Les Barbadiens de couleur, par des raisons qu'eux seuls peuvent savoir au juste , sont excessivement orgueilleux , et regardent comme nègres tous les individus plus ou moins noirs , qui sont nés dans d autres ilesj ils ont aussi une idée extraordinaire de leur bravoure, quoiqu'à m'a connaissance elle n'ait jamais été mise à l'épreuve. Les Barbadiens libres sont la plupart fort riches , et quand ils marchent, lèvent la tète d'un air tout-k-fait ridicule. Ils singent les manières des Européens, en même temps qu'ils semblent les considérer presque comme des iiif('Ticurs. Or , un bal de dignité est un bal que donne un des plus considérables de ces gens de couleuis , et, soit à cause du plaisir cpi'on y trouve, soit par diverses autres raisons, les officiers, tant de terre que de marine, y aniuent généralement. Le prix des billets d'admission , car ces bals ne son! pas gratuits, était fort élevé; ils allaient, je crois , à un demi-joe ou huit dollars la pièce.
Le gouverneur devait donner un grand bal et un souper la semaine suivante; il n'eut pas plus tôt
6 PIEUHE SIMPLE.
dislribiu' ses invitaiions , qu'iinf quarteroiie , miss Petsy Austin, venant à rapprendre, invita de son côté pour le même soir. Ce n'était pas tout-à-fait par rivalité; c'était par une autre raison que voici: elle savait que les ofticiers et les aspirants des vaisseaux obtiendraient pour la plupart la permission d aller au bal du gouverneur,et que préférant le sien, ils s'échapperaient de 1 un pour aller à l'autre ; circonstance qui l'assurait d'une nombreuse compagnie.
Au jour de l'invitation , notre capitaine vint à bord , et dit à notre nouveau premier-lieutenant , dont je reparlerai ci -après, que le gouverneur insistait pour que tous ses officiers l'honorassent le soir de leur présence, que lui-même n'admettait de leur part aucune excuse , qu'en conséquence il se flattait de les y voir, et que , dans le fait , le gouverneur , qui était parent de sa femme , lui devait peut-être l'obligation d'avoir obtenu par son intermédiaire le commandement de la Barbade. Il avait certes parlé au premier ministre, et ne croyait pas impossible , vu l'intimité qui de longue date existait entre le ministre et lui , que sa sollicitation eût produit quelque résultat à tout événement, il était agréable de voir qu'il restait en ce monde un peu de reconnaissance. D'après cela , bien entendu , chaque officier alla au bal , hormis le contre- maître qui déclara qu'il aimait mieux faire deux fois le tour de son clubier , que d'aller voir des gens remuer les jambes comme des fous , et qu'il garderait le vaisseau.