CHAPITRE XXXVI
oublié pourtant, et si vous ne vous en souvenez plus, je vous le rappelle — que la boutique où se vend le wiskey , à Ballycleucb , est tenue par une assez jolie commère , qui se nomme madame O'Rourke , et qui est veuve d'un caporal de ce nom. Le susdit caporal a été tué ou est mort naturellement , un beau joui-, je ne sais lequel , mais peu importe. Du diable , au reste , si je crois qu'un prêtre ait jamais donné la bénédiction luqitialc à ces époux-là , bien qu'elle jure s'être dûment mariée sur le roc de Gibraltar. Ce roc peut être solide, d'après ce que j'en sais, mais il n'est pas celui du salut, comme les sept sacrements au nombre desquels on compte le mariage , Santé Deus ! Madame O'Rourke est un peu trop sujette à railler et à plaisanter les prêtres ; et si ce n'était qu'elle adoucit ses impertinentes remarques avec un verre ou deux de wiskey véritable, ce qui prouve quelque respect pour l'église , je l'excommunierais corps et âme, elle et tous ceux qui s'arrêtent devant sa porte. Mais, comme je le lui répète, il faudra qu'elle prenne garde quand elle deviendra vieille et laide, car alors tout le wiskey du monde ne la sauverait pas. Pour le moment , c'est une belle femme , et rien ne répugne plus à ma conscience que d'envoyer au diable une femme encore belle. Or, il n'est personne dans les environs que cette dame O'Rourke ne connaisse , il ne s'y passe rien sans qu'elle le sache , et elle possède une langue qui n'a jamais pris un instant de repos depuis qu'elle a pu la remuer.
— Bonjour, madame O'Rourke, lui dis-je.
— Bonjour, révérend Mac Grath, me dit-elle, avec un sourire ; quel motif vous attire dans nos cantons ? Est-ce un voyage que vous entreprenez pour acheter un morceau de la vraie croix ? ou bien est-ce une jolie fille que vous désirez confesser, révérend Mac Grath ? ou ne venez-vous que boire une goutte de wiskey et babiller une minute avec la veuve O'Rourke?
— A coup sûr, je m'estimerais heureux, madame O'Rourke , de rencontrer un morceau de la vraie croix , mais l'arbre dont elle a été faite n'est pas poussé , je le présume , dans votre village de Ballycleuch ; à coup sûr, aussi , je ne refuserais pas de confesser une jolie commère comme vous, madame O'Rourke , qui ne me dirait que la moitié de ses péchés, et ne me donnerait pas beaucoup de peine ; mais la vérité est que je viens uniquement ici pour babiller un instant avec vous, ma charmante, et goûter à votre wiskey par manière de m'entretenir la bouche.
Madame O'Rourke me versa donc du véritable wiskey, et je le bus à sa santé. Alors, reposant mon verre : — Il paraît, repris-je, qu'il vous est venu un étranger dans les environs, madame O'Rourke? Du moins, on me l'a dit. — Je l'ai aussi entendu dire, répliqua- t-elle. Et vous voyez, Terence^ que sans avoir l'air d'y mettre le doigt, j'abordai en plein la question.