CHAPITRE XXXVII
Maladie du capitaine Kearney. — Il fait son testament, et gratifie ses héritiers de plusieurs châteaux en Espagne.- — Les droits de succession, en pareil cas , ne sont pas ruineux. — Il signe, appose son sceau, et meurt.
Le capitaine, comme c'était sa coutume, se rendit à terre , et alla s'établir dans la maison d'un ami , c'est-à-dire dans la maison d'une connaissance ou de tout individu assez poli pour lui offrir la nourriture et le gite. Il n'en fallait pas davantage pour le capitaine Kearney , qui garnissait alor^ son portemanteau et prenait quartier chez son hôte sans songer à en sortir jusqu'à ce que son vaisseau remit à la voile , ou qu'il reçût quelque invitation plus agréable. Cette conduite aurait beaucoup choqué en Angleterre nos idées dhospitalité ; mais dans nos établissements à l'étranger et dans nos colonies , où la société est restreinte et où la nouveauté devient nécessaire, un personnage aussi amusant que le capitaine Kearney, était généralement le bien-venu et restait aussi long-temps que bon lui semblait. Tous les marins s'accordent à reconnaître qu'Halifax est un des ports les plus délicieux où un vaisseau puisse jeter l'ancre. Cbacun v est bospitalier , enjoué , et
aussi disposé à amuser les autres qu'à s'amuser luimême. On ne saurait donc choisir un plus mauvais endroit pour y envoyer un vaisseau lorsqu'on désire qu'il se radoube promptement , à moins cependant que l'amiral ne soit là pour surveiller les travaux quotidiens , et que le commissaire qui préside aux opérations du chantier ne se trouve être un homme très actif. L'amiral y était quand nous arrivâmes, et nous n'y serions pas demeurés long-temps si la santé du capitaine Kearney, lorsque nous fûmes en état de reprendre la mer , n'eût été si sérieusement compromise , que le docteur déclara qu'il ne pouvait mettre à la voile. Une autre frégate fut envoyée en croisière au lieu qui nous était destiné , et nous restâmes oisifs dans le port. Mais nous nous en consolâmes ; si nous ne devions pas prendre des parts de prises, nous menions une heureuse vie, et la plupart des officiers devinrent éperdument amoureux.
Nous n'étions mouillés à Halifax que depuis environ trois semaines, quand la maladie du capitaine Kearney s'aggrava tout-à-coup d'une manière très alarmante. On ne pouvait même pas dire rigoureusement que ce fût une maladie. Il avait long-temps souffert des influences malignes d'un climat chaud, et quoique invité souvent à prendre sa retraite , il n'avait jamais voulu y consentir. Sa constitution paraissait alors attaquée jusque dans les bases. En peu de jours il fut si mal , que , cédant aux prières des