‹ Pierre Simple (volume 2)Chapitre 60 sur 250 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

voix, mais rauque, à prononcer quelques mots. -^ Pierre, de ce coup je baisse pavillon , non que ce râle, qui me tient à la gorge , soit un signe de mort; car j'ai connu autrefois un homme, qui a râlé l'espace de six semaines. Il tomba alors en arrière, et expira, après avoir peut-être, à son dernier soupir , fait le plus gros mensonge de sa vie tout entière.

Ainsi mourut ce très original personnage, qui , à tant d'autres égards, méritait le respect ;. c'était un excellent homme et un parftiit otTicier , mais par suite d'une manie, laquelle venait de l'habitude ou de la nature, il ne pouvait dire la vérité. Si j'accuse ici dame nature , c'est que j'ai vu le penchant du vol, poussé aussi loin, résister à toute tentative d'extirpation. Je l'ai vu, ce penchant, chez un jeune aspirant de bonne famille , et qui avait presque de l'argent à volonté; jamais je n'ai connu garçon plus généreux, garçon qui eut le cœui" plus ouvert ; toujours il offrait sa bourse à ses camarades ; il leur aurait donné jusqu'à sa dernière chemise ; et cependant, dés qu'il pouvait mettre la main sur la moindre chose, il la volait. A ma connaissance , il épiait des heures cntièies le moment de dérober un objet qui ne pouvait lui servir à rien, comme, par exemple, un seul soulier, et encore beaucoup trop petit pour son pied. Ce qu'il volait, toujours il le restituait le lendemain môme; mais ne pas voler lui était impossible. Nous le connaissions si bien pour un voleur ,

que quand une chose nous manquait , nous allions tout d'abord faire une perquisition dans sa malle , et qu'ordinairement nous y retrouvions l'objet qui avait disparu. Il semblait insensible à toute honte sur ce point , quoiqu'il ne manquât sur tout le reste ni de délicatesse ni d honneur ; et , chose étrange, jamais il n'eût caché ses vols par un mensonge. Après de vains essais pour le guérir de ce penchant , on le renvoya du service comme incorrigible.

Le capitaine Kearney fut enterré dans le cimetière d'Halifax, avec les honneurs militaires d usage. Parmi ses papiers, nous trouvâmes des instructions, écrites de sa main, qui étaient relatives à ses funérailles, et l'épitaphe qu'il désirait qu'on gravât sur sa tombe. Il s'y déclarait âgé de trente et un ans; mais , pour que cette déclaration eût été exacte, il aurait fallu que le capitaine Kearney, d'après le temps qu'il avait passé au service de son pays, fût entré dans la marine quatre mois avant sa naissance. Son mauvais génie voulut que l'épitaphe qu'il s'était composée commençât par ces mots : — « Ici repose

honorablement le capitaine Kearney » Sa tombe

n'était pas achevée depuis vingt-quatre heures, qu'un individu qui connaissait la réputation du défunt, trouvant assez étrange que le commencement de son épitaphe s'écartât de la formule ordinaire, imagina d'etYacer le second mot et une partie du troisième. Alors on lut, ce qui faisait allusion et au

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