CHAPITRE XL
un éclair de mémoire parut traverser son esprit.
— Eh bien ! mon enfant , vous vous êtes donc échappé des prisons françaises , hein ? Et comment va votre ami ? Comment se nomme-t-il déjà ?
— O'Brien, milord.
— O'Brien ! s'écria mon oncle ; cet homme serait votre ami ! alors , monsieur, je présume que c'est à vous que je suis redevable de toutes les enquêtes qui ont été faites en Irlande sur mon compte , de tous les bruits fâcheux qu'on y a fait si adroitement courir, de la subornation de mes domestiques et mille autres impertinences.
Je ne jugeai pas convenable de nier la vérité, mais je fus un peu interdit de la manière soudaine dont elle était mise au jour. — Monsieur, répondis-je seulement , je n'ai jamais suborné les domestiques de personne.
— Non, dit-il, mais vous le faites faire par d'autres. J'ai découvert toutes vos menées après que ce drôle a été reparti pour l'Angleterre.
— Si c'est au capitaine 0 Brien que vous appliquez cette qualification, monsieur, je la repousse en son nom.
— Comme il vous plaira, [monsieur , répliqua mon oncle avec colère; mais obligez -moi de vous retirer immédiatement , et n'attendez plus , ni du lord Privilège actuel, ou du lord Privilège futur, que les représailles méritées par votre infâme conduite.
lôO PIERRE SIMPLE.
— Certes, ri>p!iqnai-je fort vivement, car j'étais piqué , je n'attends plus rien ni de lord Privilège actuel , ni de son successeur ; mais , après votre mort, mon oncle, j'espère que la personne qui héritera du titre fera pour votre serviteur tout ce qu'il lui sera possible de faire. Sur ce, mon oncle, je vous souhaite le bonjour.
Les yeux de mon oncle lancèrent du feu quand je prononçai la fin de cette phrase , qui à la vérité était très hardie , et même fort imprudente , comme la suite le prouvera. Je sortis en toute hâte de la bibliothèque, non seulement de crainte d'être chassé du château devant tous les domestiques , mais aussi de peur que ma lettre au premier lord de l'amirauté ne me fût reprise par force ; et je n'oublierai jamais l'expression vindicative qui passa sur les traits de mon oncle lorsque je me retournai pour fermer la porte et que je lui lançai un dernier regard. Je trouvai le chemin de la porte sans le secours des domestiques , et je m'en retournai chez mon père le plus vite que je pus.
— O'Brien , dis-je dès mon arrivée , il n'y a pas un moment à perdre ; plus vous ferez de diligence pour porter à Londres cette lettre d'introduction , mieux ce sera , car soyez sûr que mon oncle me nuira de tout son pouvoir. Je lui racontai alors toute la scène qui avait eu lieu , et nous convînmes qu'il userait de la lettre en son propre nom , car ne désignant pas nominativement le porteur , elle pouvait
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servir aussi bien pour lui que pour moi. Si O'Brien obtenait le commandement d'un navire , j'étais si\r , non seulement d'être un de ses lieutenants , mais encore de faire voile avec le plus dévoué des amis. Le matin suivant , il partit pour la capitale , et fut assez heureux pour parvenir jusqu'au premier lord, le lendemain même de son arrivée qui était un jour d'audience. Le premier lord prit la lettre d O'Brien et l'invita à s'asseoir ; il la lut alors , s'informa de sa seigneurie, demanda si sa santé était bonne, et autres questions de ce genre.
O'Brien répondit qu'avec la grâce de Dieu sa seigneurie pouvait encore vivre bien long-temps ; que, quant à lui, il ne l'avait jamais entendu se plaindre de sa santé. Si ce n'était pas vrai, du moins ce n'était pas faux. Je ne pus m'empêcher de représenter à O'Brien , quand il fut de retour et me rendit compte de la manière dont s'étaient passées les choses , que je trouvais, vu la théorie qu'il m'avait exposée touchant les mensonges innocents et les mensonges criminels, qu'il n'était pas resté très conséquent à ses principes.
— D'accord , Pierre, et j'y ai moi-même songé , mais ma conviction n'en est pas moins la même ; nous savons tous ce qui est bien , mais nous ne le pratiquons pas toujours. Le fait est que je commence à croire qu'il est absolument nécessaire de combattre le monde avec ses propres armes; j'ai consulté le révérend Mac Gra(h à ce sujet, cl il m'a réj)ondu
que lorsqu'une personne faisait mal et en obligeait une autre à mal faire pour se défendre , la première était responsable , non seulement de son propre péché , mais encore du péché commis en cas de légitime défense.
— Mais, O'Brien, je n'ai pas une confiance si aveugle dans le révérend Mac Grath , et je ne goûte pas beaucoup la plupart de ses conseils.
— Ni moi non plus, Pierre, quand je les examine à deux fois. Mais à quoi bon me casser la tête sur de pareilles difficultés ? Tout ce que je sais , c'est que quand nous hésitons entre notre intérêt et notre devoir , il est furieusement agréable d'avoir un prêtre comme le révérend Mac Grath , pour nous trancher la question et pour veiller, par-dessus le marché , au salut de notre âme.
Je m'aperçus que moi-même , qui critiquais O'Brien , je m'étais aussi , dans le cas des deux lettres de lord Privilège, rendu coupable de fraude. Je lui reprochais donc une faute que j'avais exactement commise, et je ne fus que trop disposé, j'en ai peur , à soulager ma conscience au moyen de la maxime du révérend Mac Grath, qu'on peut faire le mal pourvu qu'il en résulte du bien. Mais revenons à mon ami et au premier lord de l'amirauté.
— Capitaine O'Brien, lui avait dit le premier lord après quelques instants de conversation, je suis toujours prêt à obliger lord Privilège, et surtout quand il me recommande un officier de votre mérite. Si