CHAPITRE XLU
gent, le cœur sur la main, et toujours de bonne humeur. Le chirurgien et le munitionnaire complétait notre état-major; c'étaient des personnages tout-à-fait insignifiants, si ce n'est peut-être que le chirurgien tenait trop du courtisan et que le munitionnaire était trop porté à tondre sur un œuf; mais, en général , les munitionnaires ne sont pas des pécheurs qui commettent tous les péchés dont on les accuse
Mais je me suis laissé entraîner à parler du brick ainsi que des officiers, et j'ai failli oublier de raconter un incident qui arriva deux jours avant que nous ne missions à la voile. J'étais avec 0 Brien dans la cabine , lorsque M. Osbaldistone , le premier lieutenant;, descendit, et annonça qu'un jeune garçon venait s'offrir comme volontaire à bord.
— Et quelle espèce de garçon ? demanda O'Brien.
— Un garçon fort gentil , mais fort fluet, monsieur , répondit le premier lieutenant. Nous avons deux places vacantes dans l'équipage.
— Eh bien î voyez ce que vous en pouvez faire ; et si vous pensez qu'il puisse convenir, inscrivez-le sur le rôle.
— Je l'ai questionné , monsieur. Il dit n'avoir été que très peu de temps sur mer; je l'ai alors fait monter sur le grand mât, mais il n'a pas l'air d'aimer beaucoup cette besogne.
— Eh bien ! comme il vous plaira , Osbaldistone,
répliqua O'Brien. Et le premier lieutenant sortit de la cabine.
Au bout d'un quart d'heure environ , il revint. — Vous ne savez pas , monsieur ? dit-il en riant , j'ai ordonné à ce garçon de descendre vers le chirurgien pour se faire examiner , et il a refusé de mettre habits bas ; le chirurgien dit qu'il croit que c'est une femme. Je l'ai fait venir sur le tillac ; mais elle refuse de répondre à aucune question , et demande à vous parler.
— A moi? dit O'Brien avec surprise. Ah! c'est la femme d'un de nos matelots, je suppose , qui veut s introduire furtivement parmi nous. Faites la donc descendre ici , Osbaldistone , et je lui démontrerai qu'il est physiquement impossible qu'elle demeure sur le brick de sa majesté le Serpent à sonnettes.
Au bout de quelques minutes , le premier lieutenant l'amena jusqu'à la porte de la cabine , et j'allais me retirer quand elle entra ; mais O'Brien m'arrêta. — Restez , Pierre ; ma réputation sera en péril si vous me laissez seul , dit-il en riant.
La sentinelle ouvrit la porte , et , que ce fût un garçon ou une fille , je ne vis jamais figure plus intéressante ; mais ses cheveux étaient coupés ras comme ceux d'un garçon, et je n'aurais pu dire si les soupçons du chirurgien étaient fondés.
— Vous désirez me... Par St.-Patric ! s'écria O'Brien en examinant ses traits avec attention; puis il se couvrit la figure de ses mains, et s'appuyant la