CHAPITRE XLII
tète sur la table. —Mon Dieu ! mon Dieu! dit-il.
Pendant ce temps-là les couleurs de la jeune personne s'étaient évanouies, elles reparurent ensuite sur ses joues tour-à-tour pales et couvertes de roup^eur. Je vis qu'elle tremblait de tous ses membres ; ses genoux pliaient et s'entrechoquaient, et si je ne me fusse empressé de la soutenir, la jeune lille, car c'en était une , serait tombée par terre.
Je m'aperçus qu'elle était évanouie; je la déposai donc sur le plancher, et je courus chercher de l'eau. O'Brien s'élança, et vint à elle.
— Pauvre, pauvre fdle! dit-il avec douleur, ah! Pierre, tout cela est de votre faute.
— De ma faute? Pourquoi se trouve-t-elle ici.^
— Par tous les saints qui prient pour nous ! quelque tendresse que je ressente pour mon navire et pour mon brevet, je donnerais l'un et l'autre pour que cela ne fût point arrivé.
O'Brien était penché sur elle et lui inondait la figure de ses larmes, tandis que je lui mouillais les (empes avec l'eau que j'avais prise dans le cabinet de toilette. Je devinais qui elle devait être, bieu que je ne l'eusse jamais vue. C'était la jeune fille e^ont O'Brien avait feint d'être amoureux pour obtenir d'elle l'aveu que l'enfant de mon oncle avait été changé ; en voyant cette scène, je ne pouvais m'emj)êcher de dire en moi-même : qui osera maintenant soutenir qu'il est permis de faire le mal ])our qu'il en résulte du bien .^ La pauvre fille parut reprendre
T. ir, PIERRE SIMPLE. 12
connaissance, et O'Brien me fit signe de la main en ajoutant : — Laissez-nous, Pierre , et veillez à ce qu'il n'entre personne.
Je restai presqu'une heure à la porte de la cabine près de la sentinelle , et j empêchai plusieurs fois qu'on entrât. O'Brien ouvrit alors , et me pria de faire préparer son canot, puis de revenir le trouver. On voyait que la pauvre fille avait pleuré amèrement, et était fort affectée, et O'Brien était fort ému.
— Tout est arrangé, Pierre; il faut que vous alliez à terre avec elle, et vous ne la quitterez qu'après l'avoir vue monter dans la diligence de ce soir; rendez-moi ce service, Pierre; vous me le devez bien, continua-t-il à voix basse ; car vous êtes en partie la cause de tout cela.
Je serrai la main d'O'Brien sans lui répondre; on annonça que la barque était prête , et la jeune fille me suivit d'un pas assuré. Je la menai à terre, je la vis monter en diligence sans lui avoir adressé aucune question, et je revins à bord.
— Revenu à bord, monsieur, dis-je en entrant dans la cabine le chapeau à la main , et en annonçant mon retour, suivant la règle du service.
— Merci, répliqua O'Brien; fermez la porte Pierre, dites-moi comment elle s'est com]X)rtée? qu'a-t-elle dit?
— Elle n'a pas ouvert la bouche, et je ne lui ai fait aucune question. Elle paraissait résignée à tout ce dont vous étiez convenus.