CHAPITRE II
nua l'ivrogne en levant son chapeau , je ne vous ai pas offensé, j'espère?
— J'ai bien peur que vous n'ayez que trop dit la vérité, mon brave, répliqua notre voisin.
Se mettant alors à causer avec lui , le matelot raconta qu'il servait à bord de V Audacieux , navire récemment rentré à Portsmouth , qu'il avait depuis reçu sa paie, et s'était rendu à Londres pour dépenser son argent avec ses camarades, mais que la veille il avait découvert qu'un juif de Portsmouth lui avait vendu pour de For, moyennant quinze schellings, un cachet qui se trouvait n'être que du cuivre; qu'il retournait donc à Portsmouth pour pocher au brigand de juif une couple d'yeux, et que, cette besogne faite, il irait rejoindre ses camarades qui avaient promis de boire au succès de son expédition, à la taverne du Coq et de la Bouteille , jusqu'à ce qu'il fut de retour.
L'individu qui avait le manteau complimenta fort le marin de sa résolution; car, quoique le voyage à Portsmouth et ensuite le retour dussent coûter deux fois le prix d'un cachet d'or, néanmoins, disait-il, un œil de juif pouvait bien, tout calculé, valoir cela. Mais je ne compris pas ce qu'il voulait dire (1}.
Chaque fois que s'arrêtait la diligence , le matelot demandait encore de l'aie, lançait toujours le reste qu'il ne pouvait pas boire au nez du malheureux qui l'avait servi, à l'instant où la voiture repartait et,
(1) Ceci fait allusion à un passage d'un drame de Shakespeare. A.M. T. I, PIERRE SIMPLE. 1
alors jetait le pot détain sur le sol pour qu il eût la peine de le ramasser. Son ivresse allait de plus fort en plus fort à chaque relai, et au dernier avant Portsmouth, quand il tira son argent, il ne put tiouver de monnaie; il donna donc un billet, et pria le garçon de le changer. Le garçon le chiffonna et le mit dans sa poche, puis ne rapporta au marin que le change dun billet d'une livre ; mais l'homme au manteau écossais, qui avait remarqué que c'en était un de cinq qu'avait donné le marin , insista pour que le garçon le reproduisit et en donnât sans fraude l'équivalent. Le marin empocha son argent dès que le garçon lui eut rapporté le compte en le priant d'excuser l'erreur. Néanmoins il avait beaucoup rougi de se voir découvert. — Je vous demande bien des pardons , répéta-t-il à deux fois ; je m'étais réellement trompé. — Réellement pardonnez-moi aussi, répliqua le marin en lui jetant le pot d'étain à la tète, et d'une telle force qu'il s'en aplatit sur le crâne du malheureux qui tomba sans connaissance sur la route. Le cocher fouetta ses chevaux, et je n'ai jamais su si le garçon avait repris ou perdu pour toujom-s l'usage de ses sens.
Après que la voiture fut repartie, le marin considéra Ihomme au manteau écossais l'espace d'une ou deux minutes : — A la première vue , lui dit-il alors, je vous ai pris pour quelque officier delà marine royale ; mais maintenant que je sais qu'en fait de calcul on ne vous en remontrerait pas , j ai dans