CHAPITRE II
Je me levais de ma place, qui était sur le derrière delà diligence, afin de le voir, car c'était un spectacle nouveau pour moi et qui piquait ma curiosité^ lorsqu'à mon extrême surprise il sortit en trébuchant de la foule et jura qu'il irait à Portsmouth. Il grimpa au moyen d'une des roues de îa voiture et se campa près de moi. Probablement il trouva que je le regardais avec trop d'attention , car il me dit : — Hé bien ! à quel propos restez-vous îa bouche ouverte, jeune freluquet? Voulez -vous y attraper des mouches? ou n'avez vous jamais vu de marin en ribotte?
— Je n'ai jamais de ma vie été sur mer, répliquai-je, mais je me dispose à y aller.
— Oh ! alors, reprit-il, vous êtes comme un jeune ours ; tous vos chagrins sont à venir, je ne vous dis que cela , mon cœur. Lorsque vous serez à bord , votre ration sera celle du singe. Vous recevrez plus de coups de poing que de pièces de métal. Vite donc, porteur de pots detain , servez-nous une autre pinte d'ale.
Le garçon de l'auberge , qui attendait les ordres des voyageurs de îa diligence, apporta l'aie demandée. Le marin en but une partie, et jeta le reste au visage du garçon en lui disant que c'était pour lui. — Maintenant , ajouta-t-il , combien dois-je ? Le garçon qui paraissait fort irrité , mais qui avait l'air de redouter trop le marin pour souffler mot , répondit quatre pence , et le marin, tirant une poignée de bank-notes mêlées de monnaie d'or, d'argent et de
cuivre, cherchait de quoi payer sa hiére , lorsque le cocher qu'il impatientait fit partir ses chevaux.
— Voilà comme on coupe le câble et comme on file , s'écria le marin enfopçant toutes ses espèces dans la poche de sa culotte. C'est un talent qui vous viendra , mon petit, avant que vous ayez fait seulement deux croisières en mer.
Pendant ce temps-là , le monsieur à manteau écossais, qui était assis à côté de moi, fumait son cigare sans prononcer une parole. Je liai conversation avec lui relativement à ma profession, et lui demandai si elle n'était pas fort difficile à apprendre. — Parbleu ! non , s'écria le matelot en nous interrompant. L'apprentissage peut en être malaisé pour des malheureux qui, comme moi, apprennent tout à bord ; mais vous êtes , je présume , ce qu'on appelle un aspirant (1 ), et , comme vos pareils, vous n'aurez pas beaucoup à apprendre ; car, vous autres , votre journal de la semaine une fois mis au courant, il ne vous reste plus qu'à aller et venir sur le pont avec les mains dans vos poches. Il vous faut savoir mâcher du tabac , boire du grog et appeler le chat un mendiant; alors vous possédez toute la science qu'on peut aujourd'hui demander à un aspirant. N'est-il pas vrai. Monsieur? ajouta-t-il en interpellant Vhomme au manteau écossais. Je vous le demande, parce que je vois à la forme de votre bonnet qiiÊ vous êtes marin. Mais, pardon, Monsieur, conti-
(1) Midsbipmaa.