CHAPITRE XVI
Nouvelles de ma famille. — Bizarre manière dont plusieurs de nos officiers s'en reviennent d'un banquet qu'on nous donne à Gibraltar. Autre» détails sur la vie de M. Glousse. — Coup de brosse avec l'ennemi. — Cour martiale; impression qui ne s'efface jamais.
Peu de jours après, un cutter, parti de Plymouth, nous apporta Tordre de nous rendre immédiatement à Gibraltai', où notre frégate apprendrait sa destination ultérieure. Nous en fûmes tous fort contents, car nous étions las de croiser dans la baie de Biscaye; et comme il était presumable qu'on nous enverrait dans la ^léditerranée , nous espérâmes quaux tempêtes et aux mauvais temps allaient succéder pour nous de belles brises et des cieux purs. Le cutter nous apportait aussi nos lettres et des journaux. Jamais je n'éprouvai tant de joie que quand on m'en mit une dans la main. Il faut être loin de sa famille et de ses amis pour sentir vraiment le plaisir de recevoir une lettre. Voulant la savourer tout à mon aise, je me réfugiai dans la partie la plus solitaire du navire, aux environs de l'endroit où se tient le timonier. Je pleurais de volupté avant d'en briser le cachet, mais combien ne pleurai-je pas plus fort, et de chagrin, après en avoir lu le contenu, car mon frère aine , Tom , était mort d'une fièvre typhoïde. Pauvre Tom! Lorsque je me rappelai quels tours il me jouait sans cesse , et comme il m'empruntait mon argent pour ne jamais me le
rendre , et comme il avait coutume de me battre et de me forcer à lui obéir parce qu'il était mon frère aîné , je ne pus m'empêcher de répandre un torrent de larmes ; puis , je songeai à quels regrets ma pauvre mère devait être en proie, et je pleurai encore plus amèrement.
— Qu'y a-t-il donc, petit? me demanda O'Brien, venant à moi. Quelqu'un se serait-il permis de vons battre ?
— Personne , répondis-je ; mais Tom , mon frère aine , est mort, et je n'en ai plus , d'autre frère.
— Eli bien ! Pierre , j'ose aflirmerque votre frère était un excellent frère ; mais je vais vous dii-e ran secret. Quand vous serez devenu assez vieux pour avoir besoin de vous raser le menton, vous saurez que ce n'est pas par des lamentations qu'on accueille la nouvelle de la mort d'un frère aîné. Mais vmts êtes encore un bon enfant , tine innocente créature, et je ne vous rouerai pas pour les larmes que vous versez. Voyons, cependant, sécbez vos yeux, Pierre, et pensez à autre chose. Nous boirons après souper à sa santé et à sa loiDgue vie... dans l'autre naonde ; et alors qu'il n'en soit plus jamais qnesliion.
Je fu^ profondément affligé l'espace de quelques jours ; mais il était si délicieux de longer les côtes du Portugal et de l'Espagne , le temps était si chaud, et la mer «i ti'anqmille , que, j'en ai peur , j'oubliai la mort de mon frère plus vite que je nel'auraisdù. Toujours est-il que ma tristesse se calma peu à peu.