CHAPITRE III
liai donc, et j'entrai ensuite dans l'auberge. Le salon qui servait de café était plein d'aspirants, et, comme j'étais inquiet de ma malle , je m'informai auprès de l'un d'eux s'il savait quand le roulage arriverait.
— Attendez-vous votre mère par là? répliqua- t-il.
— Oh ! non, mais j'attends mes uniformes. Je ne porte cet habillement vert-bouteille que jusqu'à ce qu'ils arrivent.
— Et , je vous prie , à bord de quel navire vous rendez-vous ?
— A bord du... du Dix-Mèdes , capitaine Thomas Kirkwall Savage.
— Du Diomède, voulez- vous dire. Ohé, Robinson, n'est-ce pas la frégate où les aspirants ont reçu quarante-huit coups de fouet chacun pour n'avoir pas mis au net le samedi leur journal de la semaine?
— C est parbleu bien celle-là , répondit l'autre; et le capitaine en a fait donner soixante l'autre jour à un nouveau pour avoir osé porter un ruban de montre écarlate.
— On n'a jamais vu dans la marine un plus véritable Tartare, reprit le premier. La dernière fois qu'il est allé en croisière il a fait fouetter tout le quart de tribord , parce que le vaisseau ne voulait filer que dix nœuds à l'heure.
— ^lon Dieu ! m'écriai-je, je suis alors bien fâché de me rendre à son bord.
— J'ai pitié de vous, sur mon âme. Vous crèverez
à la peine, car il n'y a plus aujourd'hui que trois aspirants sur le vaisseau; tous les autres ont pris la fuite. iS est-ce pas vrai, Robinson?
— Il n'en reste plus que deux maintenant, car le pauvre Matthews n"a pu tenir à la fatigue. Voilà six semaines quil travaillait tous les jours et qu'il faisait le quart toutes les nuits. Ln de ces matins, on Fa trouvé mort sur sa malle.
— Que le ciel me protège î dis-je , et pourtant , à terre, on dit qu'il est si brave homme pour ses aspirants.
— Oui , répliqua Robinson ; il en fait courir le bruit partout. ^lais , remarquez bien : quand vous lui rendrez votre première visite , et lui annoncerez que vous venez à son bord, il vous dira qu il est enchanté de vous voir, et qu'il espère que toute votre famille est en bonne santé ; puis, il vous recommandera d aller vous établir sur son vaisseau et de vous mettre au fait de votre devoir. Après cela, tenez-vous ferme, rappelez-vous ce que je viens de vous dire, et vous verrez si j'ai menti. Allons, asseyez-vous là et buvez avec nous un verre de grog pour que votre courage ne vous abandonne pas.
Les aspirants m'en contèrent si long sur mon capitaine et sur les cruautés hoiribles qu'il avait exercées, que j'étais incertain s'il ne valait pas mieux que je m'en retournasse à la maison. Lorsque je leur en demandai leur avis, ils me dirent que si je m'en avisais, je serais arrêté comme déserteur et pendu,