‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 14 sur 219 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

que ma meilleure ressource était de lui offrir en cadeau quelques gallons de rum, car il aimait le grog avec passion , et qu'alors je resterais peut-être dans ses bonnes grâces aussi long- temps que le rum durerait.

Il m'en coûte d'avouer que les aspirants me grisèrent complètement ce soir-là . Je ne me rappelle pas qu'on m'ait couché; mais je me trouvai au lit le matin suivant avec un affreux mal de tête et un souvenir fort confus de ce qui s'était passé. Je fus très honteux d'avoir ouhlié si vite les injonctions de mes parents, et je me jurais de ne plus commettre dorénavant d'aussi grandes sottises, lorsqu'arriva l'aspirant qui avait été si bon pour moi la veille. — Allo?is, M. Vert-bouteille, me cria-t-il, par allusion, je suppose, à la couleur de mes vêtements, qu'on se lève et qu'on s habille. Le contre-maître du capitaine est en bas qui vous attend. Par le ciel et l'enfer! vous êtes dans une jolie position pour ce que vous avez fait hier soir.

— Hier soir! rép!iquai-je étonné. Bah! le capitaine saurait-il que je me suis grisé?

' — Je crois que vous avez diablement pris soin de l'en instruire pendant que vous étiez au spectacle.

'-^ Au spectacle? Ai-je donc été au spectacle?

•' — Bien certainement. Nous avons eu beau chercher à vous retenir, vous avez voulu y aller, quoique vous fussiez aussi soûl que la truie de David. Votre capitaine s'y trouvait avec les filles de l'amiral. Vous

l'avez appelé tyran et menacé de la main. Eh bien, ne vous en souvenez-vous pas? Vous lui avez dit encore qu'il ne vous faisait pas du tout peur.

— 0 Dieu ! ô Dieu ! que vais-je, que vais-je devenir .^ Et ma mère qui m'en avait débité si long conti>2 l'ivrognerie et la mauvaise société !

— Mauvaise société, butor ! qu'entendez-vous paï* ces mots?

— Oh ! je ne me plains pas particulièrement de vous.

— J'espère bien que non. Mais, je vous engage comme ami à vous transporter à l'hôtel Georges le plus vite possible et à voir votre capitaine ; car plus ^ous tarderez , plus il vous en cuira. A tout événement vous appi^ndrez de lui s'il vous reçoit ou no»i sur son vaisseau. Heureusement que vous n'êtes pas encore sur le rô^e de l'équipage. Allons, dépêchezvous; le contre-maître est reparti.

— Pas encore sur le rôle de l'équipage ! m'écriaije avec douleur. Voici que je me rappelle une lettre du capitaine à mon père où il le prévenait qu'il m'avait inscrit.

— Sur mon honneur ! j'en suis fâché , vraiment fâché, répliqua l'aspirant, et il quitta ma chambre l'air aussi soucieux que si le malheur lui était arrivé à lui-même. Je me levai, la tête lourde, le cœur encore plus lourd, et aussitôt que je fus habillé, je demandai le chemin de l'hôtel Georges. Je pris avec moi ma lettre d'introduction, quoique je craignisse

Page 1